Partager la publication « Histoire de la papesse Jeanne d’Agostino Paravicini Bagliani »

On a tous plus ou moins entendu parler de la papesse Jeanne. Une femme aurait été élue pape en des temps reculés. Et elle aurait accouché devant tout le monde, discréditant sérieusement son pontificat. Tout ça n’est pas très clair mais il y a eu une femme pape, c’est certain. Sauf que non, cette histoire est une légende. L’historien Alain Boureau en son temps a déjà publié un ouvrage sur le sujet. Avec Histoire de la papesse Jeanne, Agostino Paravicini Bagliani revient sur la légende, sur l’invention de la papesse en examinant 109 textes écrits entre 1250 et 1500. Pour qui s’intéresse à l’histoire de l’Église, à la diffusion des savoirs et des textes, c’est passionnant.
Je ne peux vous raconter avec précision la légende puisqu’il y en a eu plusieurs versions et qu’elle s’est étoffée avec le temps. A partir de ces différentes versions, j’ai écrit un texte pour l’émission de Stéphane Bern, « Historiquement Vôtre ». Pour résumer, disons qu’il s’agit d’une femme déguisée en homme qui au IXe siècle est allée jusqu’en Grèce pour s’instruire. Elle y a acquis un tel niveau de connaissances qu’arrivée à Rome, elle a ébloui la curie romaine de son savoir. A tel point qu’elle est élue pape, toujours sous son apparence masculine.
Mais voilà qu’un jour, au cours d’une procession dans les rues de Rome, elle est prise des douleurs de l’enfantement. Elle accouche devant tout le monde. Elle ne sort pas vivante de l’épisode, son enfant non plus. Selon certaines versions, c’est à partir de cette supercherie qu’au moment de chaque élection, le nouveau pape doit se laisser tripoter les roubignoles par un cardinal pour prouver sa masculinité.
Cette histoire incroyable circule à partir de 1250. Les trois textes fondateurs racontent la même histoire avec quelques variantes, d’un événement qui aurait donc eu lieu 400 ans plus tôt. Avant, on n’en trouve pas traces. C’est bizarre, non ? D’autant que les trois rédacteurs ne se connaissent pas et ne connaissent pas les autres versions. Ce sont des moines bien sûr, dominicains et franciscain, quasi les seuls à écrire à l’époque.
L’enquête historique d’Agostino Paravicini Bagliani dans les manuscrits est très intéressante. L’histoire de la papesse Jeanne est une version grand public d’un ouvrage beaucoup plus dense. Mais elle reste un poil érudite, notamment avec beaucoup de références. On peut ne pas s’en préoccuper et apprécier cet ouvrage pour ce qu’il nous apprend de la construction de la légende et des hommes qui l’ont écrite et transmise. Et bien sûr, de l’histoire de l’Église qui dans un premier temps n’a rien trouvé à redire à cet épisode très rocambolesque, au contraire, puis a dû rétropédaler au moment de la Réforme. Parce que bien sûr, les protestants ont brandi la papesse comme symbole de la débauche de l’Église catholique.
Le plus intéressant est bien sûr de comprendre le pourquoi de cette légende : quel propos sert-elle ? Qui l’a inventée ? Dans quel but ? Eh bien si vous pensez que l’Église est quelque peu retors, votre avis se verra confirmé. Le dossier d’enquête est incomplet (car il ne comprend « que » 109 textes) mais convaincant, érudit sans être pesant bien au contraire. Il témoigne une fois encore de la toute puissance masculine malgré/à cause de la peur évidente que le genre féminin inspire à ces messieurs.
Histoire de la papesse Jeanne. Une enquête au coeur des textes
Agostino Paravicini Bagliani
Presses Universitaires de Lyon, 2023
ISBN : 978-2-7297-1431-4 – 243 pages – 18 €
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