
Une bibliothèque idéale de Hermann Hesse (1877-1962) n’est pas un essai que l’écrivain allemand aurait écrit de son vivant. Il s’agit d’une compilation établie par son fils à partir de plus de trois mille textes (articles, essais..) consacrés à la lecture et à l’écriture. Nous découvrons donc ici un Hermann Hesse, écrivain mais aussi et peut-être surtout, lecteur (il affirme avoir lu plus de dix mille livres). Et pour lui, la lecture n’est pas un divertissement ni un réconfort, encore moins un loisir. C’est un noble besoin qui doit « nous aider à donner à notre vie un sens toujours plus élevé ».
Il n’est pas nécessaire, selon lui, de lire ce qu’on appelle les chefs d’oeuvre, il suffit de se laisser guider par son envie. Il ne faut pas (se) forcer, au risque d’être dégoûté. C’est un plaisir de « se constituer peu à peu une bonne petite bibliothèque universelle » et personnelle en veillant au sérieux de l’édition, bien sûr. On lui demande que devrait contenir selon lui une bibliothèque idéale. Dans le premier et plus long texte, « Une bibliothèque de littérature universelle », il se prête donc au jeu des conseils (auteurs, titres mais aussi éditeurs, traducteurs). Pas d’écrivains contemporains, quel que soit le pays, car « ce n’est pas à notre époque de juger de ce qui passera à la postérité ».
La bibliothèque idéale de littérature universelle doit contenir (chronologiquement), des textes religieux et mythiques dont ceux de la pensée indienne, chinoise, orientale. Chez les Grecs : Homère, les dramaturges et les mythes ; pour les latins, les historiens. Puis Dante, Boccace en Italie, Villon, Rabelais, Montaigne, Pascal, quelques pièces de Racine, Corneille, Molière jusque Verlaine. On croise Voltaire, Stendhal, Flaubert mais pas Hugo. Pour les Américains, on en reste à Poe et Whitman.
Il est beaucoup question de littérature allemande dont de nombreux classiques qui me sont inconnus (Lessing, Klopstock, Herder, Wieland, Jung-Stilling…). En ce qui concerne Goethe, il n’y a pas à transiger :
Nous choisirons l’édition de Goethe la plus complète et la plus belle que nos moyens nous permettent d’acquérir. On peut très bien se passer d’un drame de circonstance, d’un essai, d’une recension, mais on se doit de posséder l’intégralité de ses écrits personnels et de ses poésies lyriques. C’est tout le sort de l’âme humaine – dont une grande part a trouvé là sa formulation définitive – qui résonne pour nous dans ces livres.
A-t-on vraiment besoin de Hermann Hesse pour constituer cette bibliothèque idéale qui finalement regroupe les classiques ? Elle est comme une boîte à bijoux qui « abrite les plus belles perles de la littérature de tous les temps ». Mais elle est impersonnelle et il s’en rend compte. Cette bibliothèque est celle de l’honnête homme, aujourd’hui elle serait celle d’un érudit, mais elle ne révèle rien de son possesseur. Hesse décide d’y mettre un peu de désordre en faisant part de ses passions de lecteur.
L’écrivain se met donc à se raconter. Il se décrit fouillant dans l’austère bibliothèque de son grand-père pour dénicher un Robinson Crusoe et un in-quarto des Mille et une Nuits, ouvrages dans lesquels il a appris à lire. Il y découvre la littérature allemande du XVIIIe siècle, se casse les dents sur Balzac. Dès ses treize ans, il veut devenir poète. Plus tard, il s’intéresse à l’Inde ancienne qui a influencé sa pensée et sa vie. La littérature chinoise a également compté. Il affirme ne plus pouvoir vivre sans l’idéal taoïste de la sagesse et du bien. Ses goûts personnels ont varié avec le temps. Mais il a toujours aimé les contes et légendes, les biographies de grands hommes et leur correspondance.
Il considère qu’on tient encore les livres en haute estime même s’il constate qu’une marée de papier est en train de submerger le monde. Il est question du plaisir de conserver ses livres, de les avoir auprès de soi, de les relire. De ceux qui tiennent une place privilégiée, jusqu’à devenir des amis.
Qui lit seulement pour passer le temps oubliera ce qu’il a lu et se retrouvera aussi pauvre qu’avant. Mais qui s’adonne à la lecture comme on écoute un ami verra les livres s’ouvrir à lui et devenir siens. Leur substance ne s’évanouira pas, ne se perdra pas ; elle l’accompagnera, elle lui appartiendra, le réjouira et le consolera comme seuls les amis savent le faire.
On lit trop et cet excès de lecture ne fait pas honneur à la littérature ; il lui est même nuisible. Les livres ne sont pas faits pour rendre les gens dépendants plus dépendants encore, et encore moins pour fournir à bon compte une vie illusoire à ceux qui ne savent pas quoi faire de la leur. Les livres, au contraire, n’ont de valeur que s’ils mènent à la vie, que s’ils sont utiles, au service de l’existence.
Il trouve inepte de lire pour se distraire, comme de lire sans être concentré : « Lire d’un œil distrait, sans réfléchir, revient à se promener les yeux bandés dans un beau paysage ». Par contre, il estime que « les romans de divertissement, par exemple, dénués de toute valeur poétique mais riches de situations, de tableaux, de suspense et de tensions, pourraient très bien être diffusés sous forme d’une succession d’images cinématographiques… une foule de lecteurs cesseraient ainsi de se fatiguer la vue et de perdre leur temps avec de genre de livres ». Eh bien oui Hermann Hesse a entrevu l’avènement des séries (mais se trompe quant à l’inutilité des ophtalmologues).
Il est question du métier d’écrivain, des recensions de livres et des flagorneurs. On peut lire une lettre drôle et lucide envoyée à un plumitif qui espère être encouragé dans la voie littéraire. Il distingue les écrivains des littérateurs « dont se délectent les bourgeois ». « Ceux qui méritent vraiment le nom d’écrivains » sont souvent méconnus voire maudits : ils souffrent car le monde moderne n’est pas fait pour eux.
Hermann Hesse a une vision élitiste de la lecture qui ne rend pas le bonhomme chaleureux. C’est un intellectuel érudit, comme on n’en rencontre plus guère mais dont les écrits ne sont pas inaccessibles au lecteur « naïf ». Sa hiérarchisation des lecteurs témoigne de castes mais pas de mépris. Chaque ligne transpire du bonheur de lire, de constituer une bibliothèque et de vivre en compagnie des livres.
Pour en savoir plus sur Hermann Hesse, on peut regarder son épisode de la série Un siècle d’écrivains.
Un livre lu dans le cadre des Feuilles allemandes.
Hermann Hesse sur Tête de lecture
Une bibliothèque idéale
Hermann Hesse traduit de l’allemand par Nicolas Waquet
Rivages, 2010
ISBN : 978-2-7436-2085-1 – 123 pages – 12 €
Eine Bibliothek der Weltliteratur, parution originale : 2003
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