
Durant la Seconde Guerre mondiale, nous sommes dans une grande ville, Prague qui ne dit pas son nom. Elle est occupée par les nazis, qui eux non plus ne sont pas nommés. Ce sont Eux, qui oppriment et régissent la vie des Juifs (le mot n’est employé qu’une seule fois, dans une insulte) qui voient peu à peu leurs libertés entravées, jusqu’aux plus fondamentales. Bientôt ils doivent vivre avec une étoile cousue à l’endroit du coeur.
S’inspirant de sa propre expérience, Jiri Weil écrit le quotidien des Juifs de Prague et d’ailleurs. Josef Roubicek, jadis simple employé de banque a tout perdu. Il vit dans la misère la plus totale. Il n’a rien pour affronter l’hiver que ses meubles qu’il brûle un à un. Malgré l’interdiction (il n’a pas le droit d’avoir un animal domestique), il ouvre sa fenêtre à un chat des rues. Il le baptise Thomas, tant il est méfiant. Il lui parle de sa vie passée et notamment de son amour pour une femme mariée dont on se demande bientôt si elle n’est pas un fantasme.
On ne peut pas dire qu’il se passe grand-chose dans Vivre avec une étoile car c’est un roman du quotidien, des gestes et des mots qui tissent une survie. Rien d’héroïque, rien de rocambolesque. Roubicek cherche de l’aide, à manger et bien souvent ne trouve pas. Élevé par un oncle et une tante avares, il n’obtient d’eux que du mépris.
Bientôt, on parle de listes. Les gens qui se faire recenser avant de partir en convoi vers une destination inconnue. Chacun attend son tour, résigné. Il est trop tard pour partir car Ils sont partout. Roubicek qui a trouvé un emploi au cimetière, profession essentielle s’il en est, ne voit pas son nom sur les listes. Il se met alors à espérer que peut-être, il ne partira pas…
L’écriture de Jiri Weil est dans un premier temps assez déconcertante. Il décrit de façon très factuelle le quotidien misérable de Roubicek. Il s’attache aux moindres détails et accumule les descriptions. À travers la vie quotidienne de ce paria, le lecteur comprend la lente désintégration d’un homme qui se croyait comme les autres mais qui doit tout perdre jusqu’à la simple possibilité de marcher dans la rue à l’heure qu’il veut.
On s’étonne du peu de solidarité des opprimés, en dehors d’un ami qui tend la main à Roubicek. Ainsi Jiri Weil dépeint-il la résignation des victimes et le fol espoir d’un retour qu’une grande majorité des gens entretient.
Cependant Roubicek ne se fait pas d’illusions. Alors que tout lui est interdit, il fait pousser des légumes au cimetière et adopte un chat. Deux actes de quasi rébellion hautement symboliques. Il survit grâce à la mort des autres et se choisit un partenaire de vie qui lui permet d’échapper à la solitude et à la folie.
Non, on ne forcerait jamais personne à s’incliner devant elle et à lui rendre hommage. Tant que cette musique retentirait, tant que la joie marcherait à pas silencieux et lents, la Mort ne pourrait jamais vaincre. Elle ne pourrait pas être plus forte que la joie, à coups d’avis, d’interdictions et de mises à sac. Elle ne pourrait pas empêcher qu’un brin d’herbe pointe de la terre qu’il a percée, que l’eau sourde de la roche, ni que les arbres fleurissent.
À propos du ton détaché et l’économie de moyens stylistiques, Philip Roth écrit dans la préface de ce livre que Jiri Weil a « la capacité d’écrire sur la barbarie et la douleur avec un laconisme qui semble être en soi le commentaire le plus féroce qu’on puisse faire sur ce que la vie a de pire à offrir« .
Vivre avec une étoile a été publié en 1949. C’est donc un des premiers romans sur la Shoah, un roman nourri d’une expérience vécue et traumatique. Ce point de vue original nous permet de mieux appréhender ce que fut la vie de tous ces gens qui ont attendu la mort pendant des années, à la merci de la barbarie, réduits à l’état de choses. Une lecture forte et un écrivain que je découvre sur proposition de Sacha.
Vivre avec une étoile
Jiri Weil traduit du tchèque par Xavier Galmiche
Denoël (Denoël & d’ailleurs), 2023
ISBN : 978-220-716-677-2 – 304 pages – 21 €
Život s hvězdou, parution originale : 1949
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