La maison vide de Laurent Mauvignier

C’est à une plongée dans le passé que nous invite La maison vide de Laurent Mauvignier. Un passé pas si lointain et qui se trouve être celui qui m’accapare depuis des mois : essentiellement la Troisième République avec sa Belle Époque et ses Années Folles. Il s’agit du passé de sa famille, mais en vérité peu importe tant il invente et le revendique.

Le lecteur part à la rencontre de la famille Proust dont une succession de filles fera périr l’éminent patronyme. Quelques allusions permettent de comprendre que le comportement héroïque d’un ancêtre a sorti la lignée de la boue. Elle a bâti une belle maison bourgeoise, la maison vide du titre. Cette maison est vide pour l’auteur narrateur qui s’emploie tout au long de ces 750 pages à la remplir de ses ancêtres. Il a en mains de la paperasse (actes notariés, état civil, lettres…) et en tête les histoires familiales qui pour certaines tiennent du ragot ou de la légende.

Prenez Jules par exemple, Jules Chichery. On dit que c’est lui qui a servi de modèle au monument aux morts de La Bassée car il est mort en véritable héros… Et il était l’homme le plus riche de la région grâce à son mariage avec Marie-Ernestine Proust. Ah Marie-Ernestine, l’arrière-grand-mère de l’auteur ! C’est avec elle que s’ouvre l’histoire familiale et que le lecteur entrevoit la minutie narrative de Laurent Mauvignier. Il la décrit à dix ans entrant avec émerveillement au couvent et à dix-huit en sortant pleine d’espoir. Elle n’a plus en tête que « le piano, le piano, le piano » et les rêves de conservatoire qui vont avec. Sa grand-tante Marie-Caroline et son professeur, le troublant Florentin Cabanel, le lui ont dit : elle est très douée.

Son père, Firmin, patriarche à l’ancienne mode adore sa fille, sa petite Boule d’Or (il le faut bien, ses deux fils l’ont lâché…). Il est prêt à tout pour elle, y compris à lui acheter un onéreux piano. Marie-Ernestine se voit déjà en haut de l’affiche… Mais avec le piano vient le mari, et on ne lui demande pas son avis. On lit la patience du paysan Jules pour séduire la jolie mademoiselle ; puis la guerre, la première, et les femmes au travail ; la naissance de Marguerite que sa mère n’aime pas ; la vie dans la maison qui n’est jamais vide.

Puis il y a Paulette, l’amie de Marguerite chez les Claude, monsieur Claude lui-même, Lucien et son fils Rubens et bien d’autres qui sont des gens comme les autres mais qu’il nous tarde de retrouver. Il y a donc des hommes dans La maison vide mais ce sont les femmes qui bénéficient de toute l’attention sensible de Mauvignier.

On est dans cette maison vide comme dans un cocon. On regarde évoluer ces gens d’abord inconnus puis tellement proches. Tous les espoirs de Marie-Ernestine deviennent les nôtres, toutes les colères de Marguerite, nous les partageons. Car Laurent Mauvignier évoque avec profondeur et minutie chacune d’elles, sans rien nous laisser ignorer de leurs sentiments. L’écriture est précise et sensible, d’une grande finesse dans les émotions. Elle restitue les tensions et les malaises enfouis par une femme qui obéit et l’autre pas. Sans oublier Jeanne-Marie, la mère de Marie-Ernestine, la préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser : quelle vie !

Voilà qui pourrait être ennuyeux car elles sont femmes d’un autre temps, d’une époque aveugle et sourde qui les a sacrifiées. Mais non. Car la langue semble inépuisable. Elle est comme un flot intarissable qui entraîne le lecteur dans un fleuve de mots dont il ne veut pas émerger. Comme un bain de jouvence. On est dans un roman du XIXe siècle et dans une ambiance proustienne de salons et souvenirs qui n’en sont pas.

C’est parce que je ne sais rien ou presque rien de mon histoire familiale que j’ai besoin d’en écrire une sur mesure, à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dont les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu’il faut leur créer un monde dans lequel, même fictif, ils auront chacun une existence. C’est cette réalité qui se dessine qui deviendra la seule, même si elle est fausse, car la réalité vécue s’est dissoute et n’a aucune raison de nous revenir ; le récit que j’en fais est une ombre déformée trahissant la présence d’une histoire dont je capte seulement l’écho, la vibration dans l’image tremblante d’une fiction et d’un roman possible.

La puissance d’évocation est remarquable car elle donne à voir et permet de comprendre ces deux femmes, la mère et la fille, desquelles tout découle, y compris le suicide du père de l’auteur. Car les événements sont reliés par un fil invisible, que précisément Mauvignier se propose de faire apparaître.

La maison vide n’est pas un roman historique au sens premier. Il n’est pas question de politique (Marie-Ernestine ne sait pas qui est Dreyfus), ni des avancées technologiques ou industrielles (comme l’arrivée de la voiture) mais d’êtres, de sentiments, d’attentes, d’inquiétudes, d’espoirs et de rares joies. Il s’agit sans doute d’une saga familiale mais aussi d’une introspection familiale, d’une volonté de la comprendre de l’intérieur. Une douleur traverse ces femmes, Marguerite hérite d’un poids qu’elle va transmettre, et encore et encore…

Et comme cette aventure intérieure est impossible, Mauvignier invente. Il se dit archéologue des siens mais un faux archéologue qui invente le passé qu’il dévoile.

Ce monde, je pars de sa disparition pour le reconstituer, peut-être à l’aveugle, en prenant trop de libertés, mais avec la conviction que je le fais dans le bon sens, comme à partir d’un fémur fossilisé le squelette d’un animal préhistorique que personne n’a jamais vu.

Il connaît sans doute les événements principaux, et les plus récents. Et pour le reste, il brode. C’est lent parfois la broderie, mais quel résultat ! Il n’y a pas un mot ni une répétition de trop. Tout est à sa place et jamais ennuyeux, pas une minute. Sauf si ce que vous aimez, ce sont les romans d’actions et de rebondissements. Là, vous serez déçu.

J’ai écouté ce livre lu par Denis Podalydès qui incarne les mots et donne vie aux longues phrases très littéraires. Un vrai bonheur.

Laurent Mauvignier sur Tête de lecture

 

La maison vide

Laurent Mauvignier
Minuit, 2025
ISBN : 9782707356741 – 752 pages – 25 €

 

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36 réponses à « La maison vide de Laurent Mauvignier »

  1. luocine
  2. keisha41
  3. je lis je blogue
  4. Marie GILLET

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