
Connaissez-vous Édouard Drumont ? Si vous vous intéressez à l’histoire de la fin du XIXe siècle, à l’affaire Dreyfus par exemple, il est probable que oui. Si non, on ne peut que se réjouir que l’Histoire ait effacé ce sale type des livres et des mémoires. Édouard Drumont est un journaliste et l’auteur d’un best seller paru en 1886 : La France juive. C’est un texte ignoble, inimaginable aujourd’hui, en quelque sorte l’acte de naissance de l’antisémitisme (c’est à Drumont qu’on doit ce mot). À mes yeux, il témoigne d’une fin de siècle corsetée dans sa morale et totalement décomplexée dans l’expression de sa haine. Une époque fascinante donc… que Christophe Donner rend vivante dans La France goy.
Il ne s’agit pas d’un roman, bien que la mention figure sur la couverture. C’est un récit mêlant l’histoire des antisémites parisiens (Drumont et les Daudet en tête) et celle des ancêtres de l’auteur. Christophe Donner s’attache aux pas (plutôt aux mains si bienfaisantes) de son arrière-grand-père, Henri Gosset venu à Paris étudier la médecine. Jeune homme sympathique au début, puis beaucoup moins. Le récit familial ancre l’époque dans le réalisme du quotidien. Mais ce qui m’a le plus intéressée c’est l’épopée de Drumont et Daudet.
En fait, j’ai ouvert ce livre attirée par le suicide du fils de Léon Daudet et l’anarchiste meurtrière Germaine Berton. Pas de chance, c’est dans le livre suivant que Donner les aborde. Je le lirai car son écriture est vraiment très efficace. Il écrit avec une ironie constante les faits et gestes de ces intellectuels haineux qui finissent par ressembler à des pantins qui tournent à vide. Daudet se ridiculise avec l’affaire Maggi mais il continue car il ne peut pas survivre sans sa haine des juifs. Heureusement que la guerre arrive et qu’il peut s’en prendre aux Allemands !
Ce qui est sidérant c’est la simplicité avec laquelle circulent les idées antisémites. D’ailleurs, le journal de Drumont s’appelle La Libre parole : on dit sa haine du juif tout à fait naturellement, personne n’y trouve à redire. Ou presque personne. Ceux qui sont contre s’expriment aussi mais ne remettent pas en cause l’expression de la haine. En effet, selon la Déclaration des droits de l’homme, « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ». Si on y ajoute les lois de 1881 sur la liberté de la presse, la parole est en effet libre. Ces intellectuels qui émergent alors servent des idéologies plutôt que des idées. Ils écrivent souvent magnifiquement bien mais sont incapables de dépasser leur propre point de vue.
La France goy donne à voir une Troisième République oubliée si ce n’est quelques épisodes ou grandes affaires. Je la trouve fascinante dans ses errements et ses contradictions. C’est elle qui a engendré la Première Guerre mondiale, et la Seconde. Cette Belle Époque qu’on nous vend si pleine de joie de vivre, de dynamisme et d’énergie (ah, le progrès !) a engendré la violence et la mort à une échelle industrielle.
La France goy est très documenté et fourmille d’anecdotes sur la période. Mais la documentation ne se voit pas. Elle coule de source sous la plume de Christophe Donner qui s’est plongé dans la presse et dans la correspondance familiale. Il en résulte un « roman » alerte, dynamique, intelligent, sidérant, historique. Et j’oubliais : passionnant !
La France goy
Christophe Donner
Grasset, 2021
ISBN : 9782246817130 – 512 pages – 24 €
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