
Savez-vous que Le silence de la mer de Vercors est le premier ouvrage publié par les éditions de Minuit ? Que les premiers exemplaires s’échangeaient clandestinement en pleine Occupation ? Que vous le sachiez déjà ou non, vous en apprendrez certainement beaucoup en lisant La bataille du silence, qui rassemble les souvenirs de guerre de Jean Bruller dit Vercors.
Ce texte autobiographique nous emmène au-delà de la seule rédaction du Silence de la mer. Il débute avec la guerre et l’exode. Jean Bruller, 37 ans, est mobilisé. Il rapporte son expérience et ne mâche pas ses mots. Malgré son courage, il se sent totalement inutile et dépassé.
On ouvrit l’armurerie pour distribuer les armes, nous eûmes droit à un fusil pour trois, des Lebel réformés (sans compter deux vieux chassepots échappés, sans doute, d’un musée) avec de quoi tirer une centaine de coups. J’avais pu, pour mon usage, mettre la main sur un revolver d’ordonnance avec une demi-douzaine de balles. Les autres s’armèrent de gourdins. Je commençais à croire que j’avais calomnié le pauvre éléphant d’intendance, et qu’il ne devait pas posséder sur ses rayons beaucoup plus de souliers neufs que de fusils-mitrailleurs ou de mousquetons. Le bruit courait, avec insistance, de milliers de chars et d’avions trouvés par les Allemands dans les parcs et les aérodromes, et qui n’avaient jamais servi. Toute cette incurie me paraissait à l’image même de la défaite.
Bruller livre ici un témoignage de première main sur cette débâcle et sur l’Occupation. Cependant, il publie La bataille du silence en 1967, près de trente ans après les faits et sa mémoire n’est plus toute fraîche. Ainsi, il date la rafle du Vel d’Hiv du 26 août 1942…
La France a perdu la guerre et l’ennemi s’installe dans les murs. Que faire ? Collaborer ou résister ? Faire contre mauvaise fortune bon coeur en attendant que ça passe ? Tout le monde s’interroge, y compris les écrivains. Ou plutôt, certains ne s’interrogent pas et savent tout de suite dans quel camp ils se trouvent. Pour certains, nombreux, puisque les Allemands sont là, autant faire avec eux.
Ce qui désole le plus Bruller, c’est l’abaissement moral. Celui des maisons d’édition qui ont « décidé de retirer de la vente les livres qui ont systématiquement empoisonné notre opinion publique ». Et bien sûr, « les autorités occupantes ont enregistré avec satisfaction l’initiative des éditeurs français ». C’est-à-dire TOUS les grands éditeurs, 140 en tout.
Certains écrivains acceptent de publier dans des maisons d’édition compromises avec l’ennemi pour sauver leur carrière.
Ecrire un roman et l’éditer, ce ne serait quand même pas faire le jeu des Allemands ?
Tout dépend d’où on place le curseur de la compromission. Jean Bruller était un illustrateur reconnu avant la guerre. Il veut à présent écrire mais bien sûr pas chez les éditeurs précités. Il pense un temps aux revues, clandestines bien sûr. Avec son ami Pierre de Lescure il gravite dans le monde des intellectuels résistants. Ceux qui ne rejoindront pas le maquis mais contribueront par leurs écrits et leurs actions clandestines à la résistance.
Car tout le monde ne peut pas se battre. Mais on peut garder le silence pour ne pas se compromettre. C’est ce qu’il met en scène dans Le silence de la mer, une longue nouvelle qu’il publie clandestinement et sous pseudonyme dans une maison d’édition qu’il crée avec son ami de Lescure à cette intention : les éditions de Minuit. Ainsi, il pourra aussi publier les écrivains en mal de publications.
Bruller raconte dans le détail comment il s’est procuré du papier, comment il a trouvé un imprimeur, des brocheuses… Comment il transportait dans ses sacoches de vélo des exemplaires sous le nez des nazis. Le danger partout avec la mort à la clef. Heureusement avec le recul, on peut sourire de ces péripéties. Il a souri lui aussi à l’époque car très peu de gens savent que Jean Bruller est Vercors. Et comme Le silence de la mer est unanimement apprécié, il récolte les louanges sans jamais se dévoiler, pas même à sa femme.
Le temps entre les événements et la rédaction de ce texte n’a pas amoindri l’amertume de Vercors, au contraire. Bien des écrivains et des éditeurs plus ou moins compromis ont traversé l’après-guerre comme si de rien n’était. C’est sans doute pourquoi il témoigne ainsi.
Vercors sur Tête de lecture
La bataille du silence
Vercors
Minuit, 1967
ISBN : 978-2-7073-5522-5 – 314 pages – 10,50 €
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