
« Créé en 2025 par l’ONU, le ministère du futur est chargé de résoudre la crise climatique » : tel pourrait être le court résumé de ce roman de 545 pages. Je n’ai jamais été aussi synthétique… Cependant, pour honorer sa richesse et son foisonnement, il me faut, une fois de plus, faire long.
Le roman de Kim Stanley Robinson s’ouvre sur une canicule mortelle en Inde : plusieurs millions de morts. Frank, un Américain qui travaille dans une ONG, en réchappe. Mais il reste très traumatisé par cette expérience. Il se radicalise et choisit la violence comme moyen d’action contre la crise climatique.
Mary Murphy l’Irlandaise est le second personnage principal du roman qui compte de nombreux protagonistes en toile de fond. Elle est la présidente du ministère du futur, agence de l’ONU créée pour préserver le vivant et livrer aux générations futures un monde vivable. Elle rencontre Frank pour la première fois alors qu’il la séquestre chez elle afin d’attirer l’attention du monde au sujet de l’inaction climatique.
Le ministère du futur n’est cependant pas un roman dans lequel on suivrait le parcours de ces personnages. Ils sont plutôt des prétextes romanesques. Le roman est constitué de textes plus ou moins longs qui sont autant de petites rivières abreuvant ce grand fleuve sur la crise climatique. Les accords de Paris de 2015 sont le point de départ, une sorte de prise de conscience qui, on le constate n’a d’abord rien donné. Le bilan que dresse Kim Stanley Robinson est réaliste : les états signataires n’ont aucune volonté d’atteindre les objectifs fixés. C’est la canicule indienne qui inverse le mouvement. Du côté indien d’abord. Les Indiens décident de provoquer l’équivalent de deux éruptions volcaniques pour faire baisser la température mondiale. Qui les en empêchera ?
Ensuite, tout y passe. Les glaciers qui fondent, la sixième extinction, la montée des eaux, les réfugiés climatiques, la guerre, la pollution, le terrorisme…
Le lecteur bute parfois sur de gros morceaux de finance ou d’économie assez indigestes qui font basculer l’ouvrage du côté de l’essai. Il affronte également de longues listes tout aussi roboratives dont il comprend l’intérêt mais pas la présence. Ainsi le chapitre 85 est-il une liste de tous les organismes ou associations qui à travers le monde luttent aujourd’hui concrètement contre le dérèglement climatique.
Il y a cependant de vrais morceaux d’humanité dans ce roman qui n’est donc pas que théorique. On suit par exemple de loin en loin le parcours d’une réfugiée climatique venue du Moyen Orient.
Il se trouve que Kim Stanley Robinson a fait de la Suisse le pays champion de l’accueil des réfugiés. Et le pays rêvé à l’évidence. De nombreux camps sont ouverts pour les accueillir et des pourparlers s’ouvrent pour leur attribuer des papiers leur permettant de circuler à travers le monde, à l’image du passeport Nansen. J’avoue avoir du mal à imaginer la Suisse en fer de lance de l’accueil des réfugiés… Par contre, les Suisses sont totalement crédibles en représentants de la société à 2 000 watts.
L’auteur se fait plus convaincant quand il explique la mise en place du « carboncoin ». Car oui, il est beaucoup question de finance mondiale, de banques et, disons-le, de capitalisme. L’origine du Mal en quelque sorte. Les banques ne disparaîtront pas, il faut donc les inclure dans le processus de décarbonation. Et ça marche… enfin dans Le ministère du futur bien sûr…
Le ministère du futur est donc un roman hybride… et utopique. De beaux personnages de militants permettent au lecteur d’avaler des bouchées de coefficient de Gini et de paradoxe de Jevon. S’il n’est pas au fait des données sur le dérèglement climatique, il ne sait pas toujours si ce qu’avance l’auteur est un fait avéré ou une extrapolation romanesque. Car Robinson brasse une quantité impressionnante de données et de faits qui peuvent donner le tournis et peut-être même accabler.
Au final, la solution n’est pas dans la technologie, la sobriété, le communisme ou l’agroécologie. Elle est dans la mise en place de toutes ces alternatives à la fois.
On sort sans doute épuisé de cette lecture que je recommande aux seuls accros du problème climatique ou de Kim Stanley Robinson. Malgré ses plus de 70 ans, il fait montre d’une naïve fraîcheur et d’une haine réjouissante contre le néo-libéralisme qui nous déshumanise à petit feu. Le ministère du futur est donc aussi un pamphlet idéologique pour un monde meilleur.
Le ministère du futur
Kim Stanley Robinson traduit de l’anglais (américain) par Claude Mamier
Bragelonne, 2023
ISBN : 979-10-281-2086-3 – 545 pages – 25 €
The Ministry for the Future, parution originale : 2020
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