
La conspiration des ténèbres est une vaste fresque sur le cinéma. Elle se mâtine de complot multiséculaire ourdi par une minorité religieuse que l’on n’imaginait pas si machiavélique. Le résumé pourrait faire peur mais c’est une réussite. Jonathan Gates, universitaire reconnu, raconte comment sa passion pour le réalisateur allemand Max Castle l’a conduit à découvrir une vaste machination.
Le jeune Jonathan découvre l’amour et le cinéma grâce à Clare Swann. Elle tient une petite salle glauque de la côte ouest où elle défend contre vents et marées un cinéma d’art et d’essai. Intransigeante, parfois caractérielle, elle modèle le docile Jonathan qui découvre par hasard le cinéma de Max Castle. Il cherche à en savoir plus sur lui, malgré Clare qui le juge malsain, voire dangereux. Ce ne sont pas tant ses films eux-mêmes (vampires, revenants et sexe pour l’essentiel) que l’au-delà des films qui fascine Jonathan.
Il découvre peu à peu qui était Max Castle grâce à ceux qui l’ont connu. Et il comprend qu’il cachait des films derrière ses films. Mais pourquoi ? Des scènes de meurtres, de viols et de désolation impressionnent inconsciemment l’œil du spectateur : dans quel but ? Les Orphelins de la Tempête, organisation caritative internationale qui a élevé Castle, ont peut-être une réponse. Jonathan Gates le découvrira à ses dépends.
Il faut certainement aimer le cinéma américain, des débuts aux années 60, pour apprécier ce livre. Mais on en sort intelligent car on apprend beaucoup, en particulier sur l’Âge d’or d’Hollywood. Le personnage de Jonathan Gates, le narrateur, peut paraître un peu fade . Mais il a justement l’innocence nécessaire au complot et l’inconsistance adéquate pour être l’ombre de Clarissa Swann. Elle incarne l’intellectuelle sûre d’elle-même et de son savoir.
Jonathan, expérimente aussi la médiocrité cinématographique, la facilité vulgaire et rigolarde par laquelle on se laisserait bien emporter si l’on ne se secouait parfois pour ne pas se laisser engloutir par la vague du « faut bien rigoler ». C’est presque un intellectuel malgré lui que l’on suit pas à pas dans ses découvertes. Il erre dans le monde un peu glauque des films de séries B et dans ses passionnantes rencontres. Par exemple Zip Lipsky, le nain cameraman de génie ; sa femme Franny, ex star de la jungle façon Hollywood ; Olga Tell, fille de la campagne devenue actrice pas farouche. Et même le grand Orson Wells lui-même (car c’est Max Castle qui lui a soufflé les meilleures idées du scénario de Citizen Kane, le saviez-vous ?).
Une formidable galerie de personnages, aussi déchus que convaincants, restes moribonds de la grande broyeuse de talents que fut aussi la grande industrie du cinéma.
Un vrai grand bonheur de lecture, pour Hollywood et les organisations secrètes, à lire d’une traite.
Theodore Roszak sur Tête de lecture
La conspiration des ténèbres
Theodore Roszak traduit de l’anglais (américain) par Edith Ochs
Le cherche midi (Ailleurs), mai 2004
764 pages, 23€
Flicker, parution originale : 1991