
Le narrateur est employé à un péage d’autoroute. Jour après jour, il voit le nombre d’automobilistes diminuer, jusqu’à disparaître totalement. Le phénomène a commencé en même temps qu’un cri, gigantesque, universel. Le narrateur fait partie de ces quelques happy few qui ne l’entendent pas. Alors que les gens tombent comme des mouches se tenant « la tête à deux mains, la bouche béante et les yeux exorbités, figés dans l’horreur » du cri (p.21), il continue sa petite existence d’employé tranquille. Tout comme Daniel le gendarme heureux qui se prend pour un crooner, Joras qui veille au chevet de ses deux amours et un couple de campeurs qui ne vit que l’un pour l’autre. Parallèlement à cette lente fin du monde, l’une des versions du tableau d’Edvard Munch Le Cri a été volée au musée d’Oslo. Vous connaissez ce tableau représentant un homme qui plaque ses mains sur ses oreilles en hurlant sa douleur au monde.
Que nous dit donc Laurent Graff ? On le devine peu à peu puis on comprend à la fin, quand le narrateur se dévoile : il n’est pas qu’un simple employé de péage. Il est avant tout un homme qui a su se fabriquer une bulle de bonheur pour échapper au monde, pour échapper au « cri de rage, de révolte, de désespoir » (p.97) du monde devant l’insupportable Injustice de la vie. Soyez égoïste et vous vivrez heureux : la formule réduirait considérablement le roman de Laurent Graff mais enfin, il y a ceux qui refusent d’entendre la douleur du monde et ceux qui la suivent, pas à pas, à travers l’actualité. Je fais partie de la première catégorie et ai donc été particulièrement touchée par ce roman.
Il me semble cependant que l’écriture en est un peu trop minimaliste pour rendre compte de son ambition. Le thème a besoin d’une écriture plus vaste et ambitieuse, car le monde est immense et la douleur, universelle. Edvard Munch a su le faire passer par son tableau qui montre à lui seul toute la folie du monde. Ici les phrases courtes et le vocabulaire simple font plus penser à une petite chanson triste qu’à un drame humain. Le narrateur reste sympathique, sans parvenir à être poignant, malgré tout. Le lecteur n’entend donc pas vraiment le cri de Laurent Graff, aussi sincère que soit son hommage au tableau.
Le cri
Laurent Graff
Le Dilettante, août 2006
121 pages, 14€