
Kay est détective privé, spécialisé dans la recherche de personnes disparues. Un avocat, Victor Lazare, vient le trouver pour l’envoyer à la recherche de Walter Hertz, soudainement disparu et dont la femme est inquiète. Kay va se mettre en route dans une ville étrange, oscillant entre rêve et déréliction. Des tags s’affichent, aussitôt effacés, poussant les gens à partir, à franchir la limite…
Dans cette ville balayée par les vents, en perpétuelle reconstruction, des bâtiments qui existaient un jour disparaissent le lendemain. Kay ne comprend pas, et encore moins quand l’artiste Marcia Tromb lui apprend que Linda Hertz n’a jamais été mariée, que Lazare n’est pas avocat… Puis Kay se met à rêver d’un détective privé, Kaminsky, spécialisé dans la recherche de personnes disparues qu’un certain Victor Lazare charge de retrouver sa femme, la chanteuse Maggie, partie avec un mystérieux cristal. Dès lors, les deux enquêtes se superposent, tournant à la schizophrénie, ou peut-être à la paranoïa. Qui de Kay ou de Kaminsky est réel ? Quel est le projet fou de Lazare ? Kaminsky ne tarde pas à comprendre qu’il dépasse le plus mégalo des rêves d’immortalité : Lazare scanne des consciences humaines qui alimentent des personnages virtuels vivant une vie autonome dans le cristal. Une vie à ce point réelle que ces êtres virtuels pensent être bien vivants.
L’idée rejoint des thèmes cyberpunks et flirte avec les meilleurs romans de Philip K. Dick (qu’est-ce que la réalité ? Sommes-nous maîtres de nos actes ?…). L’originalité réside dans le traitement narratif qui croise les récits des deux ( ?) détectives et insère le doute dans l’esprit du lecteur. C’est habile et convaincant. Comme l’est le personnage principal, détective à la petite semaine, mais tenace comme un roquet. Héritier des plus célèbres privés hard boiled, il est celui qui, mine de rien, dérange et bouscule. Il pose les bonnes questions à la fois pour faire progresser son enquête mais aussi pour souligner l’inanité des mondes, celui, virtuel, de Lazare, et le nôtre, lui aussi soumis à un démiurge aveugle et sourd, peut-être disparu lui aussi. Alors quand le vent souffle sur ce boulevard, il emporte les convictions et teinte ce roman d’une nostalgie de fin des temps. Mais l’humour de Weiner le sauve du misérabilisme et du prophétisme.
Andrew Weiner sur Tête de lecture
Boulevard des disparus
Andrew Weiner traduit de l’anglais par Thibaud Eliroff
Gallimard (Folio SF n° 247), avril 2006
390 pages, 7€
Among the Missing, parution originale : 2002