Un dernier verre avant la guerre de Dennis Lehane

Voilà longtemps que j’avais envie de découvrir la série Kenzie et Gennaro de cet auteur dont j’ai apprécié tous les livres que j’ai lus. J’aime faire les choses dans l’ordre, je commence donc par le premier titre de la série qui est aussi le premier roman de Lehane.

Tout ça commence de façon très traditionnelle : Patrick Kenzie, détective privé de Boston, se voit confier une enquête par une paire de sénateurs. Il doit retrouver une femme de ménage qui a disparu depuis quelques temps, en même temps que certains papiers que lesdits sénateurs aimeraient récupérer. C’est simple : Kenzie localise Jenna Angeline, prévient les deux politiciens, et basta. Oui mais… Une fois la femme retrouvée, Kenzie et sa collègue Angie Gennaro ont envie d’en savoir plus sur les documents que Jenna avoue avoir effectivement volés. C’est qu’elle les a volés au sénateur qui les tenait de son ex-mari, Marion Socia, chef de gang qui met la ville à feu et à sang dans sa guerre ouverte contre l’autre gang, celui de son fils Jerome. Et au milieu de tout ça, Jenna Angeline et ses photos, Jenna Angeline, la femme de ménage noire.

On se doute bien vite que les documents cachent des faits très compromettants et que les sénateurs, grâce à une bonne bourrade et un verre (le dernier avant la guerre), espèrent utiliser Kenzie à leur profit. Et oui, effectivement, l’histoire est bien plus glauque que prévu et l’arrivée de Kenzie et Gennaro va mettre le feu aux poudres. Mais l’enquête n’est pas la plus importante. Ce qui compte ici, ce sont les personnages.

Le couple Socia-Jerome, c’est la haine à l’état pur, le meurtre pour credo et la mort dans le sang. Pourquoi, comment, tout ça vient doucement et c’est effectivement à vomir.
Autre couple : Angie Gennaro et son mari Philip. Adolescents, Patrick, Angie et Philip étaient les meilleurs amis du monde. Mais Angie a épousé Philip qui est devenu un vieux con qui la tabasse. Elle qui sait se battre et se défendre comme un homme se laisse taper dessus par un sac à bière et ça Kenzie  ne le comprend pas. Surtout qu’il trouve toujours Angie à son goût, malgré les coquards et les lunettes noires.

Angie et Phil, c’était pareil. Elle l’avait connu quand il était le plus beau garçon du quartier, un charmeur et un meneur né qui racontait les blagues les plus drôles, les meilleurs histoires. C’était l’idole de tout le monde. Un mec super. Elle voyait toujours ça, priait pour que ça revienne, espérait contre tout espoir…

L’histoire est aussi traversée par les souvenirs que Kenzie a de son père, celui qu’il appelle le Héros parce que pompier, il a un jour sauvé deux enfants des flammes. Ce père que le battait depuis toujours, lui laissant au ventre une cicatrice monstrueuse.
Et bien sûr, le couple Kenzie et Gennaro, les héros qui font fuser les réparties et se laissent dévorer par les refoulements et un tenace sentiment de culpabilité.

Si ce titre est bien le premier de la série, on a quand même l’impression de les prendre en route ces deux-là tellement ils sont installés, tellement ils ont déjà une histoire chargée derrière eux. Boston est un village, ils ont grandi ensemble, flics, détectives, voleurs et criminels. C’est comme si on prenait le train en marche, en retrouvant des gens connus. Car ce Patrick Kenzie a un air de déjà-vu, héritier de toute la tradition hard boiled américaine, même s’il ne fume pas et n’est pas marié avec la bouteille. Il a l’humour à froid et le don de la répartie et de la comparaison qui fait sourire :

Il était devant quand nous sommes arrivés dans la rue, il mâchait une boulette de chewing-gum de la taille d’un poulet et faisait des bulles assez grosses pour repousser les passants au bord du trottoir.

Mais il est surtout très abimé par la vie, par sa relation avec son père dont on lui parle toujours comme d’un exemple alors que c’était le dernier des salauds. Apparences, choses cachées, vies publiques… c’est dans ces eaux très troubles que Kenzie et Gennaro vont évoluer et dévoiler la face pourrie des politiciens, on s’en doutait. Car le Boston de Lehane est définitivement violent et plein de haine, traversé par les conflits raciaux que des politiciens corrompus font semblant de combattre pour mieux en profiter. Dans les rues comme à la Chambre des députés, c’est la manipulation de l’autre qui donne le pouvoir et engendre la haine.

J’ai aimé ce premier opus et je lirai les suivants. Je n’ai cependant pas été aussi éblouie qu’à la lecture de Shutter Island ou de Mystic River. Je pense qu’ici, Lehane s’inscrit trop dans une tradition littéraire pour faire vraiment oeuvre originale. C’est bon dans le genre, très bon même, mais pas époustouflant.

Dennis Lehane sur Tête de lecture

 

 
Un dernier verre avant la guerre

Dennis Lehane traduit de l’américain par Mona de Pracontal
Rivages/Noir, 2005
ISBN : 978-2-7436-0738-8 – 343 pages – 9 €

A Drink before the War, parution aux Etats Unis : 1994





60 réponses à « Un dernier verre avant la guerre de Dennis Lehane »

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