Demande à la poussière de John Fante

Demande à la poussière : Arturo Bandini, fils d’immigrés italiens a écrit une nouvelle, Le petit chien qui riait, publiée en revue par celui qu’il appelle le grand Hackmuth. Pour le jeune homme, c’est comme si les portes de la gloire s’ouvraient en grand et le voilà qui débarque à Los Angeles avec sa machine à écrire.

Los Angeles donne-toi un peu à moi ! Los Angeles, viens à moi comme je suis venu à toi, les pieds sur tes rues, ma jolie ville je t’ai tant aimée, triste fleur dans le sable, ma jolie ville. 

Mais en fait de gloire, il ne trouve que la misère, la faim, et d’autres laissés-pour-compte du rêve américain. Nous sommes au début des années 30 et bien des paysans et autres pionniers fraîchement débarqués ont fui leur trou perdu pour trouver mieux en ville, et pourquoi pas à Los Angeles, qui retenti déjà des flonflons d’Hollywood.

[Ils] « arrivent ici pour découvrir que d’autres, encore plus grands voleurs qu’eux, ont déjà pris possession de tout ; découvrir que même le soleil appartient à quelqu’un d’autre ; Smith, Jones et Parker, pharmacien, banquier ou boulangers, la poussière de Chicago, Cincinnati et Cleveland qui leur colle encore aux semelles, les voici condamnés à mourir au soleil, quelques dollars en banque, juste assez pour entretenir l’illusion que c’est vraiment le paradis et que leurs petites bicoques en papier mâché sont des vrais châteaux. »

On pourrait réécrire le premier paragraphe de Demande à la poussière en changeant « Arturo Bandini » par « John Fante », pour obtenir le parcours de l’auteur qui met en scène ici ses premiers pas d’écrivain miséreux, mais très ambitieux. Ce roman est en fait le troisième d’une tétralogie autobiographique commencée en 1933 avec La route de Los Angeles, puis Bandini (1938).

On découvre un jeune homme qui voudrait être arrogant, fort et sûr de lui, comme il imagine les vrais Américains. Il veut se battre, gagner, construire et réussir, pas comme les Mexicains qui se sont laissé dominer.

« Américain et foutrement fier de l’être, voilà ce que je suis. Cette belle cité, ces grandes rues, ces fiers immeubles, c’est ça la voix de mon Amérique. D’un tas de sable et de cactus on s’est taillé un empire, nous autres américains. »

Au lieu de ça, il est surtout fragile, maladroit, indécis. Et d’origine italienne. Il est très timide avec les femmes, n’ose pas les aborder, juste les regarder. Alors quand une relation commence à se nouer avec Camilla, une serveuse d’origine mexicaine, toutes les contradictions de Bandini vont se faire jour : il voudrait bien aimer Camilla, mais il ne peut pas. Quand il se retrouve seul avec elle, tous ses rêves de passion s’envolent. C’est bien simple, Bandini vit beaucoup mieux ses fantasmes que la réalité. La fiction est son domaine, son terrain de prédilection et finalement, sa vie. Il écrit à son éditeur auquel il voue une admiration enfantine. Bien peu de retour, donc peu d’argent, sauf quand il met ses tripes dans ses textes, d’ailleurs, son éditeur choisit de publier non pas une nouvelle, mais une lettre qu’Arturo lui a envoyée pour lui faire part de son dénuement. Et c’est bien parce qu’il se met lui-même en scène dans ce roman, que Fante crée un Bandini si touchant, émouvant, méprisable, si vivant finalement.

« Arturo Bandini, romancier. Gagne largement sa vie en écrivant des nouvelles. Écrit un livre à présent. Un livre formidable. Avis délirants, avant publication : prose remarquable. Rien vu de comparable depuis Joyce. »

Le personnage d’Arturo Bandini dans Demande à la poussière n’est pas de ceux qu’on oublie. Il est tout en contradiction, à la fois tragique et drôle, toujours à haranguer la vie, à se remplir de mots pour ne pas faire face au vide de cette vie de misère. Il peut être pathétique quand il écrit à sa maman pour lui demander de l’argent, quand il épluche ses sempiternelles oranges parce qu’il n’a rien d’autre à manger ; mais il est aussi extrêmement antipathique quand il prend ses airs de dur avec Camilla, lui refusant sa tendresse pour avoir l’air d’un vrai homme. Parce qu’Arturo Bandini vit sa vie comme sur une scène : il se cherche des modèles, se regarde évoluer, s’apprécie ou pas, mais ne vit pas sa propre vie, il endosse des rôles.

C’est qu’Arturo Bandini est un jeune homme en construction, presqu’un enfant qui sait qu’il doit remiser ses émotions pour survivre ou mieux, qu’il doit les exploiter pour qu’elles deviennent matière littéraire. Mais Bandini c’est aussi l’incarnation de bien des écrivains américains qui se vouent corps et âme à la littérature, publiant dans les pulps qui foisonnaient alors, mais toujours tirant le diable par la queue.

On entend dans Demande à la poussière se fracasser le rêve américain des descendants de rien ni de personne, de ceux qui travailleront toute leur vie pour rester des métèques à la peau trop sombre. Ils résonneront longtemps.

Mon chien Stupide écrit cinquante ans plus tard, est un roman très différent dans lequel le vieux John Fante est nostalgique de ses origines italiennes.

Comme je ne recule devant rien, j’ai regardé l’adaptation de Demande à la poussière par Robert Towne. C’est toujours une épreuve un film avec Colin Farrell, et il doit y avoir une pointe de masochisme dans mon envie de voir comment il allait saccager le personnage.  J’ai été un peu déçue dans le sens où il n’est pas aussi mauvais que dans Le Nouveau monde durant lequel je me suis certes ennuyée à périr mais au moins, j’ai bien ri tellement c’était ridicule. Ici, Colin Farrell fait le pitre, il a bien saisi la folie douce du personnage, son aspect sarcastique, mais pas sa fragilité, ses blessures. Il en fait trop pour un piètre résultat car au final on s’ennuie. On regarde les décors et les costumes, très réussis, mais au bout d’une heure, on est rassasié et il en reste autant… S’oublie aussitôt regardé, c’est dire s’il ne rend pas hommage au livre.

John Fante sur Tête de lecture

 

Demande à la poussière

John Fante traduit de l’américain par Philippe Garnier
Bourgois, 1986
ISBN : 2-267-0037-3 – 271 pages – 16  €

Ask the Dust, publication aux Etats-Unis : 1939





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