
En lisant Vendetta, on avait l’impression que R.J. Ellory nous décrivait le pire du crime organisé, avec ses ramifications à grande échelle, sur des familles entières et des générations de truands sans conscience ni pitié. Avec Les Anonymes, on découvre qu’il y a bien pire, ou surtout plus abject et révoltant. Le crime d’Etat, organisé, protégé, légalisé. Elle a pour nom la CIA et avec la virtuosité qui est la sienne, Ellory nous la décortique de l’intérieur.
« … et les gens de la CIA, ce magnifique oxymore vivant, on les trouve au sommet de l’exécutif. Qui sont-il ? Allons, pas de chichis entre nous. Ces gens-là, c’est l’espionnage, les opérations clandestines, les exécutions clandestines, les nettoyages, la déstabilisation, les assassinats, les coups d’Etat et la destruction de tout ce qui, d’une manière ou d’une autre, s’oppose à la section american way of life du président des États-Unis. Une putain d’armée personnelle. Ses petits soldats.
Certains membres de la CIA étaient des gens bien.
Mais ils ne le restaient jamais longtemps. »
Tout commence avec la découverte du cadavre de Catherine Sheridan. Cette femme semble être la dernière victime d’un tueur en série qui se plait à battre à mort des femmes. Puis il leur accroche un ruban muni d’une étiquette autour du cou. L’inspecteur Miller du deuxième commissariat de Washington est sur l’enquête qui ne mène qu’à des impasses. Comme pour les trois femmes précédentes, il peine à l’identifier vraiment, à lui découvrir un passé et une personnalité. Jusqu’à ce qu’il découvre fort opportunément des photos, qui le mènent à la jeune veuve d’un ancien indic de la police. Et c’est petit à petit qu’il va comprendre qu’il est embringué dans une histoire beaucoup plus compliquée qu’il n’y parait…
La construction peut être un peu déstabilisante. Car à la fin de chaque chapitre, un homme prend la parole. Son récit se distingue de la trame de l’histoire par des italiques. Qui est-il ? Qu’est-ce qu’il raconte qui n’a pas l’air d’avoir de rapport avec l’enquête de Miller qu’on a envie de voir avancer ? Et puis bien sûr, les deux textes se rejoignent… Les italiques cessent quand Miller arrête l’homme qu’il traquait… c’était donc lui… Mais est-ce si sûr… Et que vient faire là-dedans le Nicaragua ?
Le Nicaragua, c’est loin. Et un peu comme avec la mafia italienne de Vendetta, ça n’est pas la première de nos préoccupations. Pourtant, tout au long de ces presque sept cents pages, le Nicaragua, la drogue et la CIA vont devenir nos soucis premiers et aussi indifférents soit-on au monde comme il va, on s’étonne et s’indigne forcément.
Ellory ne veut pas perdre son lecteur, il lui fournit donc toutes les données historiques nécessaires à la bonne compréhension de son intrigue : la dictature, Somoza, les sandinistes, tout devient clair. Puis il décortique, met tout à plat et explique la politique de contrôle du monde des Etats-Unis.
« Vous lancez des opérations en sous-main, des assassinats ciblés… Comme ça a été le cas au Chili, et en Equateur. Vous sapez le gouvernement en place, vous installez vos propres agents, et là – et uniquement là -, si tout ça ne vous a pas permis de prendre le contrôle du pays, vous faites la guerre. Chaque fois que vous voyez les Etats-Unis envahir un pays, vous pouvez être sûr que depuis un an ou deux des actions préparatoires étaient en cours et qu’elles n’ont pas donné les résultats escomptés. […] Le Nicaragua, le Guatemala, Cuba, le Congo, le Cambodge, Grenade, la Lybie, le Salvador, la Yougoslavie… La liste est longue. »
C’est absolument effrayant. En quelques centaines de pages évidentes, la statue des États-Unis sauveurs du monde et de la liberté est déboulonnée et la chute est sévère. Car même s’il n’y a pas de grandes révélations dans ce roman quant à l’implication des États-Unis (au Nicaragua par exemple), la démonstration est brillante et imparable. Je n’ai jamais lu de romans d’espionnage, mais des comme celui-là, j’en redemande ! J’ai aimé me perdre avec les deux inspecteurs, découvrir peu à peu l’ampleur de leur enquête et suivre les pas de John Robey, tueur pour la CIA devenu professeur d’université. En trois jours c’était donc fini. Il va encore falloir attendre un an la parution du prochain opus…
Quant à savoir si ce titre-là d’Ellory (son sixième roman publié en Grande-Bretagne, et le troisième traduit en français) est aussi bon que les autres, je dirais qu’il est surtout très différent. On s’attache plus à une affaire, à une gigantesque machination, qu’à des personnages, même s’ils sont réussis. Dans Seul le silence, on vivait de l’intérieur une histoire très personnelle, sur le mode intimiste, alors que dans Vendetta, la vision était plus globale même si un unique personnage était au centre du roman, un sale type pour lequel on finissait par avoir une certaine empathie. Ici, les personnages sont au second plan. Ils n’ont donc pas autant de présence, ni autant d’importance pour la bonne raison qu’ils sont trop petits, trop inexistants au regard des forces en présence, écrasantes et toutes puissantes.
R.J. Ellory sur Tête de lecture
Les anonymes
Roger Jon Ellory traduit de l’anglais par Clément Baude
Sonatine, 2010
ISBN : 978-2-3558-4030-2 – 688 pages – 22 €
A Simple Act of Violence, parution en Grande-Bretagne : 2008
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