
Une femme, Eva, écrit des lettres à son mari. Depuis deux ans, leur fils est emprisonné pour avoir, à trois jours de ses seize ans, tué onze personnes, dont huit lycéens. Il avait froidement tout organisé de longue date. Il ne manifeste absolument aucun remords, bien au contraire, il se prend pour une sorte de héros. Tous les quinze jours, Eva lui rend visite. Pourtant, dans les lettres qu’elle écrit à son mari, elle entreprend d’expliquer qu’elle n’a jamais pu aimer son fils et elle s’interroge. Est-ce cette absence d’amour maternel qui a fait de lui un monstre ?
Je suis extrêmement partagée sur cette lecture. Les points positifs sont nombreux : le portrait qu’Eva fait d’elle-même, la construction très ambiguë de Kevin tout en opposition dès le jour même de sa naissance, le personnage du père et surtout, la terrible image de l’Amérique.
C’est le point de départ qui me parait biaisé. Lionel Shriver fait le portrait d’une femme non aimante dont le fils se révélera être un monstre. Donc, malgré les autres pistes qui peuvent se dessiner (la société, le père raté, le caractère même de l’enfant), il est clair dès le départ que c’est un procès à charge. Voilà madame quel enfant vous risquez d’avoir si vous êtes une mauvaise mère. Et pas mauvaise mère au sens de manque d’attention ou d’argent, ni même d’intérêt, car Eva a fait beaucoup d’efforts pour passer pour une bonne mère, pour faire comme si, pour que son enfant s’attache à elle, au moins en apparence. Mais ce n’étaient que des efforts, rien de sincères, et ça mesdames, vos enfants ne vous le pardonneront pas !
« Je n’aurais pas dû le prendre personnellement, mais comment faire autrement ? Ce n’était pas le lait maternel qu’il refusait, c’était sa mère. En fait, j’ai fini par être convaincue que notre petit paquet de bonheur m’avait démasquée. Les tout-petits ont beaucoup d’intuition, parce que c’est à peu près tout ce qu’ils ont. J’étais sûre et certaine qu’il percevait un raidissement symptomatique de mes bras quand je le prenais. Et non moins certaine qu’il savait détecter dans la subtile pointe d’exaspération de ma voix, quand je roucoulais et babillais, que ni le roucoulement ni le babil ne m’étaient naturels, et que son oreille précoce était capable d’isoler dans ce flot ininterrompu d’onomatopées charmeuses un sarcasme insidieux et compulsif. De plus, depuis que j’avais lu – pardon, que tu avais lu – qu’il était important de sourire aux nourrissons pour obtenir un sourire en retour, je souriais, souriais, souriais, jusqu’à en avoir mal dans le visage, sauf que lorsque j’avais mal, je suis sûre qu’il le percevait.«
Évidemment, on imagine mal Kevin en bébé modèle, en enfant radieux, en adolescent épanoui. Non, Kevin est comme il se doit apathique, fourbe, méchant et surtout redoutablement intelligent. Il arrive à diviser ses parents, faisant croire à son père qu’il est un gosse gentil. C’est juste que maman ne l’aime pas… Ce père est pathétique à force de vouloir correspondre à l’incarnation du modèle social et familial républicain, le père ouvert qui discute, qui a lu tous les livres pour comprendre et gérer toutes les crises. Mais si ce personnage nous semble ridicule, c’est parce qu’on sait qu’il a tort depuis le début, et qu’Eva elle, a raison. Qu’elle a compris son fils, qu’elle avait raison de s’inquiéter. Et que donc, malgré son absence d’amour maternel, elle avait tout bon…
Le portrait de femme est pourtant convaincant et le style de Lionel Shriver très efficace. Cette Eva semble tour à tour libérée, égoïste, intelligente, amoureuse, généreuse, courageuse, froide, cynique au point d’en être effrayante. Son cynisme vient bien sûr du fait qu’elle sait comment tout ça va finir. Mais aussi du regard qu’elle porte sur les Etats-Unis qui pour ne pas être original n’en est pas moins glaçant. Car les jeunes meurtriers qui gangrènent le pays ne sont pas de jeunes Noirs drogués du Bronx, pas du tout. Ce sont des fils de bonne famille qui ont argent, éducation et parents.
Alors au final, malgré la violente critique sociale à laquelle se livre Lionel Shriver qui pourrait tendre à travers ce portrait un miroir terrible au pays en l’obligeant à se regarder dedans, elle préfère inculper la mère en expliquant cette violence incompréhensible par une déficience maternelle.
Avant lecture, je me posais cette question : est-ce une démonstration pseudo psychanalytique qui montre que parce que la mère n’a pas aimé son enfant, elle en a fait un monstre ? Je pense malheureusement que si, même s’il faut y mettre des nuances. Parce qu’en plus, Lionel Shriver ne convoque pas d’autres causes souvent invoquées dans le cas d’enfants tueurs. Le père de Kevin ne détient pas d’armes à feu (d’ailleurs, ce n’est pas par ce moyen qu’il tue ses victimes), ne joue pas à des jeux vidéo violents et n’est pas victimes de brimades de la part de ses camarades de classe. Non. Si Kevin est intrinsèquement mauvais c’est parce que sa mère ne l’a jamais aimé. C’est un peu court…
Il faut qu’on parle de Kevin
Lionel Shriver traduite de l’anglais par Françoise Cartano
J’ai Lu, 2009
ISBN : 978-2-290-00323-7 – 606 pages – 8,40 €
We Need To Talk About Kevin, parution aux Etats-Unis : 2003
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