
La scène littéraire argentine est sans nul doute l’une des plus actives de l’Amérique latine aujourd’hui. S’étant affranchis de Borges, de la dictature et de la psychanalyse, les jeunes auteurs explorent de nouveaux sujets et s’expriment différemment, avec des voix qui parfois sortent des tripes. C’est le cas ici avec Leonardo Oyola, portègne né en 1973, qui raconte la violence des quartiers périphériques de la capitale, les villas.
Lagarto le narrateur est un flic proche de la retraite. C’est son métier qui l’a fait sortir des quartiers pour se mettre du côté de la loi. Mais il n’en est pas vraiment sorti puisque c’est là qu’il travaille et que la loi qui prime n’est pas toujours celle de la police, même parmi ses membres.
Quand Calavera son jeune collègue qui vient d’être papa apprend que Magui, dont il était jadis amoureux, vient de se suicider parce que sa fille de quatorze ans est morte suite à un avortement clandestin, il décide de rendre justice lui-même et de tuer celui qui a mis la jeune fille enceinte. Celui-ci est un caïd, vendeur de drogues et engrosseur impénitent. Mais un règlement de compte en appelle un autre et de cette justice expéditive ne sortiront que des cadavres de plus.
Ça n’est pas une partition pour tango mais bien du rock qui donne le rythme d’une écriture nerveuse, souvent proche de l’oralité mais pourtant bien travaillée, qui nous donne à entendre la voix de ce flic pris dans une spirale de violence. Le traducteur connait bien son affaire et donne en notes certaines explications bienvenues sur le contexte, éclaircissant des allusions.
Leonardo Oyola nous fait vivre cette partie de la ville, on circule avec lui dans les pasillos, on entend les supporters hurler, et c’est tout juste si on ne se baisse pas quand les balles sifflent… Ça n’est pas une description, c’est un tableau vivant et moderne, qui utilise la matière même qui fait ce monde : la musique, la télé, et surtout une religiosité omniprésente (au point d’en donner son titre au livre) et complètement dévoyée.
Tu sais quoi ? Tout ce que l’Église nous a enseigné, c’est que des mensonges. Ça ne s’est pas passé comme ils le disent avec Marie, celle de Luján ou de Caacupé. La reine d’entre les reines n’est pas la mère du Christ. Ce n’est pas la Vierge Marie. La reine d’entre les reines, ici et n’importe où ailleurs, est et sera toujours la Violence. Parce que ça, c’est une mère… la mère de tous les maux. Celle qui nous galvanise. Ce n’est pas pour rien si violence rime avec essence. Parce qu’elle est en nous, comme une force primaire. Oui, elle est en nous, tapie au plus profond. Chez tous. Chez certains, elle sommeille, et il vaut mieux ne pas réveiller l’eau qui dort. Chez d’autres, comme moi, elle est à fleur de peau. Et l’endroit où l’on vit n’y est pas étranger. Comment faire pour s’éloigner de toute cette merde ?J’ai l’impression qu’en foutant le camp, on réussit simplement à échanger une merde contre une autre, d’une couleur différente.
On regrette juste la brièveté du roman qui ne nous donne pas l’occasion d’en savoir plus sur ce Lagarto qui n’emprunte ni à Sherlok Holmes, ni aux hard boiled (le Nord et le Sud du roman policier hispano-américain), mais se construit lui-même, à l’image des patas negras typiquement portègne. L’homme qui se dessine derrière ces pages, qui se débat entre appartenir et s’extraire, entre vengeance et justice, on a envie de mieux le connaître, peut-être même de souffrir avec lui tant on le sent blessé et fatigué. C’est dire qu’on attend d’autres traductions de textes plus denses, plus roboratifs.
Leonardo Oyola sur Tête de lecture
Golgotha
Leonardo Oyola
Asphalte, 2011
ISBN : 978-2-918767-11-4 – 138 pages – 14 €
Gólgota, parution en Argentine : 2008
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