
Jack Branch est professeur au lycée de Lakeland, Mississippi, là où le fut son père avant lui. Il est jeune, ambitieux, très sûr de lui, tout en cachant en son fort intérieur un certain mépris pour ses élèves, mépris qu’il se garde bien d’afficher puisqu’il est censé éveiller leur curiosité, si ce n’est leur intelligence. Mais Jack est le dernier rejeton de l’ancestrale lignée des Branch, planteurs et propriétaires terriens depuis que le Noir est esclave en terre américaine. Et ses élèves sont issus du Pont, ce quartier défavorisé où grandissent les fils d’esclaves et de domestiques, jadis et encore (au milieu des années 50) au service de l’aristocratie terrienne.
Pour motiver ses médiocres élèves, Jack Branch, narrateur de ce roman, décide de leur parler du Mal et pour ça, de différents monstres humains ayant réellement existé ou empruntés à la littérature. Le radeau de la Méduse, Tibère, Othello… les exemples ne manquent pas et l’attention des adolescents semble gagnée. Mais bientôt, l’une d’entre eux, Sheila, disparait et Lakeland entre en émoi. C’est alors que Jack Branch apprend que parmi ces jeunes gens se trouve Eddie Miller dont le père douze ans plus tôt a torturé et tué une jeune étudiante. Il est le fils du Tueur de l’Etudiante et le nouveau drame qui se déroule à Lakeland ravive les souvenirs de chacun et les soupçons se focalisent sur Eddie qui est arrêté (en partie à cause du témoignage de Jack).
L’événement se termine bien pour tout le monde et aura eu l’avantage d’attirer l’attention de Jack Branch sur Eddie Miller. Il va s’intéresser à l’adolescent et l’encourager à faire porter son devoir de fin d’année sur son père. Sujet du devoir : une incarnation du Mal. Dès lors, Eddie va enquêter sur son père (mort assassiné en prison), sur les circonstances du meurtre qu’il a commis, sur sa vie à Lakeland, avec l’approbation et l’aide de son professeur qui sent au fil des jours son élève se transformer. Eddie prend en effet de l’assurance, des initiatives, il étend même ses recherches sur la vie à l’ombre du Delta du Mississippi. Jusqu’à ce qu’il rencontre le père de Jack.
Le lecteur sait d’emblée que l’enquête d’Eddie se conclura pas un drame. Jack, le narrateur devenu vieux, fait constamment référence aux faits tragiques mais sans révéler leur nature ni bien sûr qui en sera victime. Au lecteur de chercher, de conclure d’après les citations qu’il fait de personnages toujours vivants au moment où il écrit. On se doute, mais on ne sait pas comment, ni pourquoi. Encore que. Il est clair dès le début que la ville et le contexte social ne sont pas pour rien dans cette histoire. Le Sud, le vieux Sud, celui d’Abraham Lincoln dont le père de Jack écrit la biographie, a façonné les gens et les mentalités depuis des générations. Il y a les planteurs, les dominants, et les serviteurs et anciens esclaves, les dominés ; qu’on soit au milieu des années 50 n’y change rien, pas plus que la décadence des grands domaines. Ceux qui restent ne rêvent qu’à la splendeur passée, aux temps où leurs parents régnaient en maîtres ou faisaient le ménage. Se sortir de ce schéma n’est qu’une illusion.
Pas d’enquête dans Les leçons du Mal (pourquoi la collection « Policiers » du Seuil ?), mais un sentiment d’oppression qui va croissant. L’atmosphère mise en place est malsaine (quel professeur peut mettre en place pour des adolescents un cours sur les plus grands monstres humains du monde en étoffant sont propos de détails toujours plus sordides… ? Qui peut conseiller à un adolescent fragile de rencontrer en prison l’assassin de son père assassin ?) et rapidement étouffant. Le lecteur est irrémédiablement prisonnier des filets de cette narration implacable, il veut savoir ce qui s’est passé, ce qu’Eddie va découvrir sur son père et Jack sur le sien. La construction est impeccable (flash back et flash forward), le rythme lent et l’attention du lecteur sans cesse sollicitée pour mettre en ordre les différentes pièces du puzzle narratif dévoilé petit à petit par le narrateur. Les personnages sont parfaits, très loin de tout stéréotypes : tous ont des ombres, des failles et si Eddie fait figure d’innocent sacrificiel, Jack est loin de la figure du bourreau qu’il décrit dans ses cours.
Thomas H. Cook sur Tête de lecture
Les leçons du Mal
Thomas H. Cokk traduit de l’américain par Philippe Loubat Delranc
Seuil, 2011
ISBN : 978-2-02-099897-0 – 356 pages – 21,50 €
Master of the Delta, parution aux Etats-Unis : 2008
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