
Flake Fountain, le narrateur de cette histoire aussi intelligente que farfelue, est biologiste moléculaire, mais avant tout ami de Blip Korterly, lui-même professeur de sociologie qui perd son poste à l’université. Nul doute qu’il le doit au complot mondial qui se trame et dont lui seul connaît l’étendue. Pour passer le temps, Blip se livre à l’écriture de graffiti sous un pont. Ça commence par « HO HO ». Quelqu’un répond « Quand ? » et Blip enchérit avec « Dans un jour ou deux ». Les amis de l’absurde seront à la fête. Quoique. Car derrière la folie douce qui semble s’être emparée de certains personnages de Tony Vigorito, se dessine une réflexion sur le langage conjuguée à une variation sur la fin du monde.
Alors que son ami Blip est emprisonné à des fins d’expérience personnelle mais à la suite d’un considérable excès de vitesse, le docteur Foutain est contacté par l’armée pour trouver un antidote, ou un vaccin à un singulier virus, un agent incapacitant appelé le Joueur de Flûte.
Lorsqu’un personne est infectée par le Joueur de Flûte, c’est leur capacité symbolique entière qui est éradiquée au niveau cognitif. Les victimes perdent la capacité d’utiliser et de comprendre les symboles, le langage, les mots, de sorte que ce que nous faisons là, maintenant, dit-il en faisant un geste circulaire nous englobant tous les trois, devient absolument impossible.
C’est que le CPCP, le Comité Pour des Conflits Pacifiques, cherche à développer « des armes et des techniques de guerre humaines » : mettre l’ennemi hors course sans pour autant le détruire physiquement, c’est-à-dire ici, le désorganiser en l’empêchant de communiquer. De belles déclarations qui cachent un projet inavouable dont le docteur Fountain sera bien malgré lui le centre, puis l’unique avatar.
Sans mot, sans son, sans lecture, que reste-il à l’homme pour communiquer ? Peut-il survivre à un tel silence ? L’humain peut-il développer la télépathie sous contrainte ? Et si le langage n’était qu’un vaste subterfuge ? Car enfin, « pourquoi on n’appelle pas les pommes des rouges » en suivant la logique des oranges ?
Il est tout à fait inattendu que l’arbitraire du signe suscite un roman aussi drôle que celui-ci, un peu farfelu et digressif parfois. Il sèmera certainement les rationnels pur sucre et les généticiens austères, mais réjouira certainement les amateurs de grands n’importe quoi scientifique basé sur du sérieux. Et surtout, la langue et le style de Tony Vigorito sont assez foisonnants et novateurs pour combler aussi ceux que le dynamisme grammatical et la nouveauté linguistique intéressent. Chapeau au passage au traducteur.
Dans un jour ou deux
Tony Vigorito traduit de l’anglais (américain) par Jacques Mailhos
Gallmeister (Américana), avril 2011
353 pages, 23.50 €