
Le narrateur de Boue : Benito Torrentera, la cinquantaine, professeur de philosophie, solitaire, cynique, vit tout seul et chichement dans son appartement de Mexico. A la superette où il achète de la soupe, il parle avec la vendeuse, Eduarda, jeune et sexy. De fil en aiguille, Eduarda débarque chez lui et lui demande de la cacher : elle a volé la caisse de la superette, surprise par son collègue, elle l’a assommé d’un coup de bouteille et laissé pour mort. Son crime est dans les journaux. Il accepte de l’héberger puisqu’elle est d’accord pour payer le loyer en nature.
Ils décident un jour de quitter Mexico, de partir ensemble. Esteban, le frère de Benito est avocat : il les aide à obtenir de faux papiers. Commence un périple en voiture à travers le Mexique, avec deux amis. D’une ville à l’autre, d’un hôtel à l’autre, sans passion, mais Benito se sent lié à la jeune femme car il la domine. Une nuit, il la surprend avec un autre homme. Il débusque le séducteur et son frère dans leur voiture, les amène au loin et les tue d’une balle de revolver.
Boue, c’est donc l’histoire d’un vieux philosophe sûr de lui, rabougri, qui voit sa vie transformée par une jeune femme quasi analphabète qui va réduire à rien ses théories : elle lui montre que la sagesse est balayée par les pulsions, les sens, le sexe… que les hasards de la vie peuvent changer les certitudes les plus profondes.
Le vieux sage libidineux porte un regard désenchanté sur le sexe, le couple :
Eduarda, sagace, malicieuse par nature, comprenait parfaitement le sens de nos transactions. Lorsque j’invite une femme à dîner plus de deux fois, mettant ainsi mon économie en péril, il est juste qu’elle me paie de retour en m’offrant son corps. Si elle n’a pas l’intention de le faire, la moindre des choses serait qu’elle m’en prévienne afin de m’économiser argent et frustrations inutiles. Sommes-nous ou non entre personnes civilisées ?
On croirait lire du Houellebecq et de fait, Boue est au moins aussi cynique et désenchanté. Les relations hommes-femmes sont des accommodements, des façons de mieux traverser la vie, sans aucune illusion ni sentiment. On n’entend pas ici la voix féminine, celle d’Eduarda qui supporte les assauts de ce vieux barbon, mais gageons qu’elle est prête à supporter sa sexualité traditionnelle et répétitive en échange d’un voyage à travers le Mexique. Un peu d’aventure pour laquelle payer en nature ne lui pose aucun problème.
Torrentera quant à lui n’a pas trop de scrupules à accomplir le contraire de ce en quoi il a toujours cru, ses principes philosophiques ne tiennent pas longtemps devant le corps d’Eduarda. Il comprend qu’il a jusqu’alors rempli sa vie de maximes et de théories, que son érudition lui a tenu lieu de béquilles existentielles. Il se vautre dès lors dans la délinquance sénile et passionnelle, la philosophie ne servant plus que de prétexte comique à son récit.
Le propos de Boue pourrait être tragique, s’il n’était surtout drôle car dès le début, le vieux philosophe porte un regard plus que clairvoyant sur lui-même. Pour rester dans les auteurs français, on pourrait invoquer Philippe Djian, en moins sérieux et plus caustique.
Guillermo Fadanelli sur Tête de lecture et une présentation sur le site de Bourgois.
Boue
Guillermo Fadanelli traduit de l’espagnol par Nelly Lhermillier
Bourgois, 2009
ISBN : 978-2-267-02015-1 – 347 pages – 23 €
Lodo, parution au Mexique : 2002
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