
Pour son premier roman, le jeune Justin Torres nous offre une vision tout à fait particulière de la famille américaine. La famille comme meute, où les enfants survivent comme ils peuvent. Une mère à la dérive, qui eut son premier enfant à quatorze ans, démissionnaire, infantile, et un père, à peine plus vieux qui se caractérise par son imprévisibilité : tour à tour attentionné ou violent, il est terrifiant même quand il est absent.
Des trois enfants âgés de dix à sept ans, le petit dernier, est le narrateur. De ses propos quelque peu décousus, on comprend que les enfants sont métisses de père portoricain et de mère blanche et que la famille a échoué là où ils vivent après avoir vécu à New York.
Échoué, c’est bien ça, comme un navire qui aurait cessé d’avancer, pour rester sur la rive à attendre que ça passe. Il n’y a pas toujours à manger mais personne ne s’en soucie, les louveteaux se débrouillent toujours et personne n’est jamais mort de ne pas manger pendant trois jours. Les enfants vont probablement à l’école, mais il n’en est pratiquement pas question, ce qui importe pour le narrateur ce sont ses frères. Enfants, les trois ne font qu’un, puis les aînés deviennent aussi violents que leur père.
On était soudés. Manny inventait les règles, Joel les brisait, et moi j’essayais de maintenir la paix, ce qui parfois consistait à tomber à genoux et à me cacher la tête dans les bras, puis à les laisser me bousculer et m’insulter jusqu’à être fatigués, lassés ou pris de remords. Ils me traitaient de pédé, d’emmerdeur, me couvraient de bleus, mais ils étaient moins méchants avec moi qu’entre eux. Tout le quartier le savait : ils verseraient leur sang pour moi, mes frères, ils l’avaient déjà versé.
Le petit narrateur s’est vu intimer le jour de ses sept ans de ne pas grandir afin de toujours aimer sa maman…
Comme souvent dans les récits avec un narrateur enfant, le sordide et la violence de certaines situations ne sont pas directement racontés, c’est au lecteur de reconstituer la réalité derrière le regard de l’enfant qui n’a jamais connu rien d’autre et ne dramatise donc pas sa situation. Il ne se sent pas malheureux dès lors, il ne fait preuve d’aucun misérabilisme. Il n’y a pourtant aucune joie de vivre dans ces scènes de la vie quotidienne, aucune « magie de l’enfance » telle qu’une vie au sein d’une fratrie aussi soudée pourrait en suggérer. C’est que le narrateur parle au passé, alors qu’il a grandi et que cette « vie animale » qu’il décrit a mal fini pour lui. Dès lors qu’on laisse les petits garçons pousser tout seuls, ils peuvent prendre un chemin qu’on n’attendait pas. Justin Torres cite Platon en exergue : «de tous les animaux sauvages, le garçon est celui qu’il est le plus difficile de manier… […] Aussi a-t-on besoin de le brider comme de multiples rênes». Cette recommandation platonicienne devrait mettre en garde le lecteur, choqué pourtant par le destin brutal de cet enfant.
L’énergie vitale pulse dans tout le roman de Justin Torres, mais c’est la tristesse qui l’emporte. Derrière ces propos, on imagine la misère sociale que le jeune narrateur n’exprime pas. Pendant toute ma lecture, j’ai pensé aux photos de Brenda Kenneally, photographe américaine qui saisit la misère quotidienne de certains habitants de son pays.
Vie animale
Justin Torres traduit de l’anglais par Laetitia Devaux
L’Olivier, 2012
ISBN : 978-2-87929-820-7 – 141 pages – 18 €
We The Animals, parution aux Etats-Unis : 2011
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