En toute impunité de Jacqueline Harpman

En toute impunité s’ouvre avec Jean Avijl, la soixantaine bien tassée qui est victime d’un problème mécanique à la nuit tombée, en rase campagne. Il est contraint de demander l’hospitalité aux habitantes d’une vaste demeure du XVIIIe siècle, la Diguière. Pour un prix exorbitant, on lui accorde une chambre pour la nuit. Puis le petit-déjeuner, puis une nuit encore et une autre (toujours pour le même prix). Car non seulement la voiture de Jean, narrateur de cette histoire, n’est pas rapidement réparable, mais en plus, il trouve la Diguière et ses habitantes des plus hospitalières. Ces dames font tout pour qu’il se sente comme chez lui. Elles lui racontent l’histoire de leur famille et de la maison, à laquelle elles sacrifient tout.

Elles sont cinq sous le toit délabré de la Diguière. Deux jeunes filles, leur mère respective et Madeleine, la servante depuis toujours. Elle est aussi en pratique la sœur adoptive d’Albertine, la propriétaire, partie à Vichy à la chasse au mari. Car la famille n’a plus un sou, à peine de quoi faire face au quotidien malgré les efforts de toutes.

Il faut donc se rendre à l’évidence : il faut trouver de l’argent avant l’hiver. Deux solutions : vendre un morceau de terrain (exclu d’avance) ou trouver un riche mari à madame la Diguière (Albertine). Laquelle téléphone tous les soirs pour raconter les progrès de sa chasse dans les moindres détails et sans pudeur pour les oreilles de Jean. C’est qu’Albertine a trouvé son galant, un certain Fontanin, veuf très riche et en parfaite santé. Jean s’attache beaucoup à la famille et tout autant à cette maison. Car il est architecte et doté d’un goût certain pour les vieilles choses comme pour les vieilles pierres. Il mesure la passion de ces femmes pour leur maison.

Un an après son premier passage à la Diguière, il revient voir ces dames. Les lieux ont beaucoup changé, tout a été rénové dans le meilleur goût et dénote l’opulence. Madame la Diguière est bien là, mais de Fontanin pas de traces… Car le pauvre homme est mort subitement, peu de temps après le mariage…

Dès le début, En toute impunité se place sous l’invocation de la nouvelle de Jules Barbey d’Aurevilly, « Le bonheur dans le crime ». Le lecteur sait donc à quoi s’attendre. Le parrainage n’est pas usurpé tant on y lit un hommage permanent. Dans le thème bien sûr, du meurtre qui conduit au bonheur mais aussi dans la façon désinvolte et précieuse de raconter ce crime. Jean, le narrateur, s’exprime avec finesse, humour et quelque peu de préciosité qui lui donne aisance et naturel dans le maniement des imparfaits du subjonctif.

Comme le narrateur de la nouvelle de Barbey d’Aurevilly, il ne condamne pas. Mais il constate que le crime mène au bonheur légitime… Et que la morale n’est pas toujours l’étalon auquel mesurer les actions humaines. Non sans cynisme bien sûr. Car vient s’échouer ici des pans entiers de notre morale chrétienne, ceux de la conscience coupable, de la morale récompensée et du pêché châtié.

Après lecture de ce petit roman savoureux, j’ai relu la nouvelle qui fait partie du célèbre recueil Les Diaboliques. Ou plutôt, j’ai écouté cette nouvelle, car quand l’envie me prend de replonger dans ces textes classiques, j’aime assez les entendre. On les trouve facilement et légalement sur Internet, mais j’avoue apprécier particulièrement un certain René Depasse. Sa diction aristocratique correspond très bien à la langue classique ; son aisance et sa précision surannée m’enchantent. Après un petit agacement de départ (son emphase est tout à fait particulière), je ne m’en passe plus : c’est René ou rien ! Il a enregistré des dizaines et des dizaines de textes, pour la nouvelle de Barbey d’Aurevilly, c’est ici.

On ne perd jamais le sourire à la lecture de En toute impunité, même si parfois l’attitude des femmes de la Diguière fait ouvrir de grands yeux. Le style léger et drôle, assaisonné d’une pointe de désuétude fait merveille.

Jacqueline Harpman sur Tête de lecture

 

En toute impunité

Jacqueline Harpman
Grasset, 2005
ISBN : 978-2-246-681113 – 285 pages – 18.30 €





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