
Il est des livres dont il ne faudrait rien dire. Juste pour garder intact l’intensité du plaisir. Mais comment donner envie aux autres, à ceux par exemple qui n’ont pas lu Les lieux sombres (grave erreur…) ? Comment ne pas exprimer son enthousiasme devant tant de maîtrise ? Comment tout simplement ne pas parler d’un des meilleurs livres de l’année 2012 ?
Savoir au moins qu’il s’agit d’une histoire de couple, racontée par ses deux éléments. Nick et Amy. Elle : new-yorkaise de naissance et de cœur, riche, très riche et belle, très belle ; habituée à être le centre d’attention de tous ou s’arrangeant pour l’être dans le cas contraire. Lui : ancien journaliste mis au tapis par Internet, originaire du Missouri où il est revenu affronter la crise économique en ouvrant un bar avec sa sœur jumelle bien-aimée. Tout commence le jour de leur quatrième anniversaire de mariage : comme chaque année, Amy a préparé un jeu de piste pour Nick, qui d’indices en indices, tous basés sur les bons moments de l’année écoulée, il parvient à un cadeau. Mais en début d’après-midi, Nick s’aperçoit qu’Amy a disparu très subitement, laissant des traces de lutte dans la maison.
Le lecteur lit alternativement les voix de Nick et d’Amy, à la première personne. Dans une première partie, Nick s’exprime au jour le jour sur la disparition de sa femme et les événements qu’elle déclenche, en particulier l’enquête de police à laquelle il se trouve mêlé. On lit aussi le journal intime d’Amy, depuis sa première rencontre avec Nick : l’amour, la vie à New York, le chômage, les problèmes financiers des parents, le déménagement, la vie à Carthage, Missouri. Ils sont beaux, jeunes, riches (au début), ils s’aiment : un couple comme sur papier glacé, presqu’une caricature.
Petit à petit, le lecteur s’interroge : il n’a pas l’air bien triste Nick… il ne dit pas tout à la police de son emploi du temps… il se défend vraiment mollement… Et Amy, quels efforts elle fait pour soutenir son mari, l’aider dans l’adversité… elle a raison de se méfier, de le trouver de plus en plus bizarre… ce qu’elle décrit de leur vie à deux devient inquiétant.
Le lecteur voit venir l’affaire, certes bien menée psychologiquement, mais déjà vue. Jusqu’à ce que…
Jusqu’à une deuxième partie (il y en a trois) pour le moins renversante et dont il est bien sûr interdit de dévoiler quoi que ce soit. Car machination il y a, menée de main de maître, par une grande du suspense psychologique, j’ai nommée Gillian Flynn. Elle promène tout simplement son lecteur là où elle veut en décortiquant de l’intérieur des personnages dont le lecteur croit tout savoir. Les personnalités sont tellement fouillées qu’il ne saurait en être autrement. Et pourtant…
Le titre français est bien trouvé car tout ici n’est qu’apparence en effet. Nick joue sans cesse un rôle : il est conscient qu’il doit avoir l’air éploré pour ne pas avoir l’air coupable. D’Amy il suffit de savoir que ses parents sont les auteurs d’une série de livres pour la jeunesse intitulée L’Epatante Amy mettant en scène une enfant parfaite, qui se sort toujours de tout avec brio et bon goût. Il est pour tous deux rapidement évident qu’ils doivent manipuler les médias, faire comme si, avoir l’air de, pour emporter l’opinion. Une émission télé peut condamner définitivement.
C’est un livre à ne pas lire si on possède encore quelques belles illusions sur le couple. Ou si on croit connaitre son conjoint après des années de vie commune. On comprend comment une fille cool peut se transformer en despote et comment un type attentionné et intelligent peut devenir juste ordinaire. Sans que ça se voie. Car les apparences sont sauves et le naufrage approche.
À quoi penses-tu ? Comment te sens-tu ? Qui es-tu ? Que nous sommes-nous fait l’un à l’autre ? Qu’est-ce qui nous attend ? Autant de questions qui, je suppose, surplombent tous les mariages, tels des nuages menaçants.
Au-delà, c’est aussi le roman lui-même dont il faut se méfier. Les récits à la première personne sont classiquement gages de foi, le lecteur croit ce que le personnage lui confie. Or, il ne faut pas avoir confiance en Gillian Flynn qui manipule la narration à son gré, avec subtilité. Cette femme-là est diabolique, c’est un vrai bonheur.
L’adaptation de David Fincher sortie en octobre 2014.
Gillian Flynn sur Tête de lecture
Les apparences
Gillian Flynn traduite de l’anglais par Héloïse Esquié
Sonatine, 2012
ISBN : 978-2-35584-117-0 – 573 pages – 22 €
Gone Girl, parution aux Etats Unis : 2012
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