Du sel sous les paupières de Thomas Day

Il y a plusieurs tonalités dans Du sel sous les paupières, et ce doit être ce qui en fait son charme que je peine à définir. Tout commence comme un roman initiatique, façon aventureuse voire feuilletonesque, comme chez Dickens. A Saint-Malo en 1922, Judicaël dit l’Apache est un gars de la rue, il y vend des journaux, vole, défie les gendarmes (fatalement) et rentre le soir auprès de son Papé, sous leur barque où l’un et l’autre se racontent des histoires. Jusqu’au jour où le gosse qu’il détrousse est le fils d’un notable et que l’étau se resserre autour de lui ; où son Papé meurt ; où il voit Mädchen pour la première fois, décide de la revoir et ne la trouve plus. Les délits s’enchaînent, de plus en plus graves, et Judicaël doit se cacher : pas facile dès lors de chercher quelqu’un. Surtout avec cette brume de guerre qui entoure la cité.

Le jeune homme finira par retrouver sa belle, déjouant pour ça l’attention de tous les militaires  surveillant une base secrète installée dans le barrage de la Rance. Avec l’aide de Hans, la machine intelligente, que la légende locale appelle déjà le Rémouleur, il délivre les enfants enlevés et exploités dans des ateliers clandestins français qui travaillent à la création d’un Übermensch pour tenir tête aux Allemands lors de la prochaine guerre. Mais Mädchen est malade, gravement contaminée, perdue pour la science. Judicaël décide qu’elle guérira et qu’il trouvera le moyen de la soigner. Judicaël, Mädchen et Hans partent pour Guernesey où se trouve une gigantesque bibliothèque.

Dès lors, Du sel sous les paupières prend des allures de conte, version celtique. Les trois fuyards sont accueillis sur l’île par deux korrigans, Gwynplaine et Mayflower, qui les mettent en garde contre le Bibliothécaire, rien moins qu’un Ogre, qui veille sur sa monstrueuse bibliothèque depuis fort longtemps.

Le mélange des genres, le glissement vers l’improbable et la tonalité certes naïve pourront déconcerter. C’est pourtant ce qui fait le charme de ce roman très poétique, qui tient les promesses de son titre. Le contexte reste pourtant très sombre : la période est comprimée entre deux guerres, celle qui a tant tué et celle qu’on voit venir, symbolisées par cette brume de guerre qui englue le monde et l’assombrit. Mais pour Judicaël, l’heure est à la jeunesse, à la vie et à l’espoir. Il est temps d’aimer et de se battre pour ça.

Dans ses « Remerciements », Thomas Day indique qu’il a commencé ce livre il y a dix ans, ce qui me surprend. Il y a dix ans, ses romans étaient bien plus furieux, souvent chargés de sexe et de violence. Rien de tel ici où le ton est beaucoup plus léger et poétique. Plutôt que de le provoquer, l’auteur choisit de jouer avec son lecteur en multipliant les allusions et références, certaines explicitées d’autres non, tels Lang et son robot, le Wall Stone Craft, Becquerel le physicien, Marie Sklodowka la Polonaise, l’Irlandais Michael Collins et le monstrueux Bibliothécaire, l’Immense Auteur devenu une ?uvre proliférante, inquiétante et ingérable. Puis viennent la Reine des Elfes et le Roi des Aulnes, car ce monde est féérie pour peut qu’on sache y regarder.

Pour rester dans un registre SF, disons qu’il y a de l’uchronie, du steampunk et du féérique dans ce roman initiatique qui sonne au final comme un conte de l’ère industrielle et atomique. Normal puisque Thomas Day l’a écrit pour un enfant, son fils, en s’appuyant sur une nouvelle précédente. On en connait donc plus sur l’arc des possibles thomasdayens grâce à ce roman devant lequel les adeptes de la version trash se boucheront certainement le nez. Pas moi. Reste à savoir si le filon est épuisé.

Thomas Day sur Tête de lecture

 

Du sel sous les paupières

Thomas Day
Gallimard (Folio SF n°421), mars 2012
288 pages, 6.90€





Recevez des nouvelles de Tête de lecture par mail