Le congrès de Jean-Guy Soumy

« La cérémonie du congrès est extraordinaire : il s’agit d’un procès en impuissance durant lequel le mari est sommé d’honorer publiquement son épouse. » Tel est l’argument en quatrième de couverture d’un livre qui décevra ses lecteurs s’ils s’attendent à des propos graveleux, même légers. Car la scène en question ne tient que quelques pages toutes en tendresse et regrets. Durant tout le roman, Guillaume Vallade, héritier d’une charge de maître des Bâtiments du roi, raconte son amour, son mariage et l’absolutisme qui s’insinue jusque dans l’intimité des couples.

Blessé à la suite d’une rixe avec un garde suisse, Guillaume Vallade s’est retiré sur  les terres limousines familiales. C’est là qu’une famille protestante en fuite vient lui demander asile. A quelques mois de la révocation de l’Edit de Nantes, il les héberge et fait plus que ça : saisi par la beauté d’Esther, il les guide jusqu’en terre huguenote puis jusqu’à un bateau qui les conduira tous les cinq en Angleterre. Avant de se séparer, Esther lui confie qu’elle a une sœur, Jehane. Il va la voir : elle a officiellement abjuré la religion protestante pour pouvoir rester en France, gérer les biens de sa famille et élever son petit cousin qui aurait sinon été placé entre de bonnes mains catholiques… Cette pression spirituelle ne fut pas la plus dure à supporter : Jehane a été violée par des soldats.

Guillaume la prend pour épouse et le couple s’installe à Versailles, près du château. C’est alors que le frère aîné, héritier de la charge, vient à mourir brutalement : Guillaume est logiquement appelé à lui succéder. C’est sans compter avec Louise, la veuve, qui compte bien rester à la tête des affaires familiales en y installant son fils. Elle va donc manigancer pour que son beau-frère perde la face. Elle profite de l’ancienne blessure de Guillaume pour insinuer l’impuissance et donc le mariage en connaissance de cause. Or une union ne pouvant engendrer d’enfant est susceptible d’être annulée. Jehane, dont l’intimité a déjà été forcée en public, va devoir revivre cette humiliation, en présence de juges et d’ecclésiastiques et de la part de son mari : Guillaume doit prouver qu’il n’est pas impuissant.

J’imagine ce qu’un Jean Teulé aurait fait d’un tel sujet, propice au scabreux. Or, Le congrès est un texte sans aucun voyeurisme, très pudique et poétique, qui raconte l’amour d’un homme pour une femme envolée. C’est aussi très intéressant d’un point de vue historique et social. On mesure ici ce qu’absolutisme veut dire, ce que l’Etat et l’Eglise peuvent faire aux individus jusque dans leur intimité la plus personnelle. Il souligne les frustrations des vieux juges et curés libidineux qui mesurent, tripotent et soupèsent à loisir, lorgnant le spectacle auquel ils peuvent enfin assister légitimement. Une société corsetée et hypocrite se venge par la toute-puissance ecclésiastique d’un homme qui n’a pas choisi l’épouse qu’il fallait.

Le lecteur connait dès le début du livre, par la voix de Guillaume lui-même, narrateur de cette histoire, la fin tragique de ce procès. L’auteur n’entretient donc pas de suspens à proprement parler, il privilégie l’analyse psychologique grâce à des retours fréquents à la situation de Guillaume après les faits, alors qu’il est seul à nouveau, avec un loup pour seul visiteur. C’est un très beau texte, fort, intimiste sur la chute d’un homme. Et de surcroît très bien écrit.

Arriva-t-il plus tard, Jehane, que nous nous sentions aussi proches et plus libres que le temps que dura ce voyage ? Un enfant était blotti entre nos deux corps. Sa présence, loin de nous importuner, nous liait, nous protégeait de nous-mêmes. Témoignait de notre histoire. Par moments, je me tournais vers toi et par-dessus sa tête j’interrogeais tes yeux. Il y avait dans leur fond une joie déconcertée. Et tant de confiance aussi. Au cours de ce voyage, je mesurai le don que tu me faisais. L’abandon qu’il supposait. Le reste ne fit que s’inscrire dans cette continuité.

 

Le congrès

Jean-Guy Soumy
Robert Laffont, 2010
ISBN : 978-2-221-11378-3 – 268 pages – 19 €





17 réponses à « Le congrès de Jean-Guy Soumy »

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    1. Sandrine
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  2. Alex-Mot-à-Mots
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