
Alors que Kate Summerscale plongeait son lecteur au cœur d’une passionnante enquête policière à scandale dans L’affaire de Road Hill House, elle choisit dans La déchéance de Mrs Robinson d’analyser les fondements de la société victorienne à travers une affaire d’adultère. Ce qui la rend particulière, comme le sous-titre « journal intime d’une dame à l’époque victorienne » l’indique, c’est qu’il n’y a ni flagrant délit ni preuve formelle : le mari s’appuie sur le journal intime de sa femme que ce goujat a lu, profitant d’une fièvre passagère de celle-ci.
La déchéance de Mrs Robinson n’est pas plus un roman que le précédent titre de Kate Summerscale paru en France. Deux parties ici, de ton et de forme tout à fait différents. La première partie reprend de longs passages du journal d’Isabella Robinson, et le journal intime d’une épouse victorienne c’est long, très long et rapidement ennuyeux. Très ennuyeux même.
Le chaud soleil dardait sur nous ses rayons, les fougères, jaunes et rousses, s’étiraient en contrebas, de beaux arbres anciens ornaient les abords et les collines bleutées miroitaient dans le lointain. Je me suis abandonnée au charme de ce cadre.
Rien n’est épargné au lecteur dans La déchéance de Mrs Robinson des sorties avec ou sans enfants, du temps qu’il fait, de l’heure du retour, du dîner, des lettres insignifiantes écrites en grand nombre. Heureusement, Isabella rêve à d’autres hommes, c’est ce qui donne de l’intérêt à ses écrits. C’est Edward Lane qui est l’objet de toutes ses attentions, qu’elle a connu étudiant et jeune marié et qui finira médecin-chef d’une clinique d’hydrothérapie. Elle s’intéresse aussi aux jeunes précepteurs de ses enfants, parce qu’elle est seule Isabella, isolée et que son mari est infect (et lui-même adultère d’ailleurs, de surcroit père de deux enfants illégitimes).
Kate Summerscale ne nous cache rien de la parenté, des études et du devenir de tous les protagonistes, même lointains, décrit avec minutie les divers habitations évoquées, les rues, les heurs et malheurs des frères, sœurs et amis. Par son journal, on sait également tout des espérances d’Isabella, des progrès qu’elle fait auprès d’Edward, jusqu’à ce qui semble être la consommation finale de l’adultère.
Quoique.
La seconde partie de La déchéance de Mrs Robinson traite du procès intenté par Henry Robinson contre sa femme auprès du tout nouveau tribunal des Divorces (créé en 1858). Mais il ne veut pas simplement divorcer, il vaut aussi la perte du docteur Lane. Si l’adultère est prouvé, celui-ci perdra tout en perdant sa réputation, sa clinique comme ses clients dont certains éminents comme Charles Darwin. Dès lors, la défense d’Edward s’appuie sur l’absence de preuves concrètes et travaille à « réduire à néant la crédibilité du journal en tant que recueil de faits réels ». Autrement dit, ce qu’Isabella décrit ne serait que les fruits de son imagination nymphomane et dépravée. Pour sauver la réputation du docteur, Isabella accepte toutes les allégations des médecins qui se penchent sur son cas : elle est cette femme monstrueuse dominée par ses désirs, insatisfaite, lascive qui se laisse aller à la plus vile immoralité dans ses écrits intimes.
La déchéance de Mrs Robinson est un texte instructif concernant la justice et surtout la place des femmes, de l’épouse victorienne dans la société. Sur ce qu’elle pouvait faire et ne pas faire, mais aussi sur ce qu’elle pouvait imaginer ou pas. Pour préserver les intérêts de celui qu’elle aimait Isabella a accepté de passer pour une maniaque sexuelle. Au final, on ne sait pas si adultère il y a eu, mais on constate sans peine que le mari l’amant, ou plutôt celui qui s’est laissé aimer sans trop protester, ne sortent ni l’un ni l’autre la tête haute de cette histoire dont la seule victime est la femme, bien sûr.
Kate Summerscale fait d’intéressants parallèles entre la situation d’Isabella et celle de bien des héroïnes littéraires de l’époque, en particulier celles des sœurs Brontë. Malheureusement, ce texte m’a semblé beaucoup trop touffu, regorgeant de détails inutiles. La seconde partie, qui pose de vraies questions et décortique le procès, rattrape le profond ennui que m’a inspiré la première.
Kate Summerscale sur Tête de lecture
La déchéance de Mrs Robinson. Journal intime d’une dame de l’époque victorienne
Kate Summerscale traduite de l’anglais par Eric Chédaille
Bourgois, 2013
ISBN : 978-2-267-02457-9 – 401 pages (dont 100 de notes) – 22 €
Mrs Robinson’s Disgrace. The Private Diary of a Victorian Lady, parution en Grande-Bretagne : 2012
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