
Tristan Hart, héros de Misericordia, est le fils d’un petit seigneur local du Berkshire, orphelin de mère. Il est depuis l’enfance ami avec Nathaniel Ravenscroft, fils du pasteur, qui exerce sur lui une réelle fascination et une attirance quasi sexuelle. C’est un enfant qu’on juge perturbé car il est parfois sujet à des crises de panique et de violence. Son entourage ne sait comment les interpréter mais le lecteur sait que Tristan entre dans ces moments-là en relation avec le monde des fées et des contes qui l’ont beaucoup marqué, en particulier celui de Raw Head et Bloody Bones (qui donne son titre au livre en anglais). Superstitions donc, qui heurtent de plein fouet l’époque, le siècle des philosophes et l’esprit scientifique dont le champ d’investigation décuple alors. Tristan souhaite d’ailleurs se consacrer à la médecine, en particulier à l’anatomie.
Autre caractéristique de Tristan Hart, ses absences mentales se doublent d’un fort penchant sadique. Il aime faire souffrir au point d’en concevoir du plaisir. Rien de tel qu’une femme souffrante pour déclencher son excitation. Lors de son séjour londonien, il sera le brillant élève du docteur Hunter mais aussi l’hôte assidu d’un certain bordel de Covent Garden où travaille une prostituée adepte du masochisme. C’est sur elle qu’il perfectionnera ses pratiques sadiques.
Le lecteur n’a pas ici une position confortable : il ne sait pas si Tristan est vraiment fou ou s’il perçoit une dimension du monde visible seulement à quelques élus. Comme Tristan, le lecteur se trouve à la jonction de deux mondes, entre superstition et raison, tous deux aussi légitimes et au cœur de ce roman. Il apparait à travers Tristan qu’au siècle des Lumières, les deux univers ne peuvent cohabiter.
Misericordia est un roman qui s’écrit à l’imitation de Tristram Shandy de Laurence Sterne, exercice qui perd en France tout son intérêt puisque personne ne l’a lu. C’est pourtant un roman fondateur de la littérature britannique, qui donne la parole au héros éponyme qui raconte donc sa vie en de multiples digressions (l’œuvre se compose au final de neuf volumes). A l’imitation aussi de grands romans du XVIIIe siècle, alors que le genre n’en était qu’à ses balbutiements. Et pour Jack Wolf, écrire « à la manière de » implique de copier des conventions littéraires comme l’emploi à tort et à travers des majuscules.
Je songeais à l’Objet de mon Ambition et l’Angoisse obscurcit soudain mon Esprit : comment pourrais-je devenir un grand Philosophe si mon Père ne me permettait pas d’étudier dans une Université où l’on enseignait la Médecine et, surtout, l’Anatomie ?
En quatre cent cinquante pages, je n’ai pas réussi à m’y faire.
Malgré l’intérêt de ces thèmes et mon goût pour toute forme de littératures de l’Imaginaire, ma lecture de ce roman s’est révélée difficile. Au-delà de la pénible typographie, ce roman souffre de trop de références, de trop de thèmes abordés : le sadisme, l’homosexualité, le statut des Juifs, le mariage, l’existence de Dieu, et bien sûr l’immense champ d’investigation scientifique qui rencontre celui de la morale. Jack Wolf interroge ainsi la notion de perception, aussi bien physique qu’intellectuelle : qu’est-ce que la folie et qui peut déclarer qu’un autre être humain est fou ? Qu’est-ce que la douleur et ne peut-elle pas engendrer le plaisir ? Est-ce que le corps joue un rôle dans la compréhension du monde et un malade peut-il l’envisager efficacement ? Bref : y a-t-il une seule façon d’envisager le monde qui nous entoure ?
Misericordia se veut aussi roman d’apprentissage, mais l’élan propre à ce genre romanesque s’enlise parfois à force de descriptions, discussions et incessants retours à ce conte de Raw Head et Bloody Bones, dont les enjeux ne sont pas clairs à mes yeux. La superposition des personnages du conte avec ceux que côtoie Tristan m’a semblé artificielle et ajoute à la confusion non pas dans une perspective d’étrangeté mais bien comme entrave à la compréhension globale. Bien entendu, le choix d’un narrateur « insane », qui n’est pas sain d’esprit, n’est pas gage de clarté narrative. Cela relève même du défi littéraire. Mais l’écriture n’est pas à la hauteur de l’enjeu : si le lecteur se sent en effet heureusement manipulé, et est aussi noyé sous un flot d’images, de références et de pistes de réflexions qui ne sont qu’amorcées.
Au final, si j’ai été sensible aux personnages, à l’ambiance, à l’époque mise en scène par Jack Wolf, c’est l’intrigue elle-même et son déroulement qui m’ont laissé dubitative, au point de m’ennuyer parfois à la lecture.
Misericordia
Jack Wolf traduit de l’anglais par Georges-Michel Sarotte
Belfond, 2013
ISBN : 978-2-7144-5190-3 – 450 pages – 22 €
The Tale of Raw Head and Bloody Bones, parution en Grande Bretagne : 2013
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