Mordred de Justine Niogret

On connait le goût de Justine Niogret pour le Moyen Age, version tumultueuse et guerrière. En choisissant pour sujet un des personnages de ce qu’on appelait la matière de Bretagne, l’auteur aurait pu à nouveau nous plonger au cœur de combats de légende, tout en hauts faits et exploits. C’est pourtant un récit plus mélancolique et apaisé qu’elle nous propose ici, une fin de vie, comme un rêve bercé de souvenirs.

Mordred, ici fils de Morgause et neveu du roi Arthur, a été blessé lors d’un combat : depuis un an son dos le fait souffrir. Il accepte enfin que son médecin procède à l’ablation du corps étranger qui le tance si douloureusement. L’opération peut lui coûter la vie. Comme s’il était sur le point de mourir, il revoit certains épisodes de sa vie, allongé sur son lit de souffrance : l’enfance loin des hommes, la rencontre avec Polîk, son double qui ne cessera de le suivre, le départ avec Arthur qui le fait chevalier, le premier vrai combat…

Ce n’est pas grand-chose une vie, même une vie de chevalier de (sombre) légende, même une vie de roi. C’est ce que nous murmure Mordred qui ne s’attarde pas sur les faits mais sur les sensations de sa rude carcasse. Ni héroïque ni guerrier, Mordred est avant tout un roman de chair et d’os, de sueur et de sang, un roman qui fouille les entrailles et ausculte jusqu’aux tréfonds du chevaleresque, jusqu’à l’homme derrière l’armure.

Ainsi la guerre n’est pas un coup d’épée ou de masse, une tête coupée ou un bras tranché. C’est avant tout la chair souffrante, les entrailles ouvertes, les corps meurtris.

Il avait encore dans les pupilles l’éclair du sang jailli du premier, celui au gambison sale. Ses yeux écarquillés et le gauche éclatant hors de son orbite soudain, par le simple poids du cheval ; la langue chassée de la bouche, débordant, comme un pain mis à gonfler. La pointe d’un os tirant de l’intérieur sur l’armure de cuir. Mordred garda cette image dans l’esprit longtemps, très. Cela aussi fit partie de ses rêves sombres, de ses souvenirs revenus pendant les nuits de sa maladie.

L’atmosphère générale est plus à la contemplation qu’à l’action. L’écriture poétique de Justine Niogret invite à la rêverie sauvage. Quelques images insolites, certaines comparaisons originales donnent une saveur réjouissante à un style qui pourra décourager certains lecteurs par son amplitude. Seront également déçus ceux qui souhaitent lire un roman sur la légende arthurienne ou une biographie romancée. Il n’est ici question ni du fils d’Arthur, ni du demi-frère de Gauvain, ni du traître chevalier de la Table ronde. Justine Niogret délaisse tout le folklore pour se consacrer à l’humain.

Avec le Mordred de la légende se clôt la saga arthurienne, avec ce Mordred, c’est aussi la fin de la chevalerie, la fin d’un monde de légendes qui disparaît comme les souvenirs. Il est toujours temps de s’en emparer pour lui donner chair et vie, encore et toujours.

Justine Niogret sur Tête de lecture

 

Mordred

Justine Niogret
Mnémos (Dédales), août 2013
165 pages, 17€







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