César (Eduardo Noriega) est un tombeur, aucune fille ne lui résiste et aucune ne lui suffit. Pour sa réputation, il lui en faut une nouvelle chaque soir. Son pote Pelayo (Fele Martínez) le sait bien, lui qui a tant de mal à en emballer une. Il y en a pourtant une qui l’agace bien César, c’est Nuria (Najwa Nimri) : il a passé une nuit avec elle, et elle insiste, malgré son refus. Au cours d’une soirée qu’il organise chez lui pour son anniversaire, César essaie de se défaire des attentions de Nuria en draguant Sofía (Penélope Cruz) , une fille arrivée avec Pelayo. Il la ramène chez elle, mais il ne se passe rien entre eux et il quitte son appartement au petit matin. En bas, l’attend Nuria dans sa voiture : elle le persuade de monter avec elle et fracasse sa voiture contre un mur. Quand il sort du coma, César est désormais défiguré. Les médecins ne peuvent rien faire : il va devoir vivre masqué.
C’est mignon cette histoire, mais un peu long au départ. Il y a bien quelques lapsus et oublis étranges de la part de César mais pas grand-chose d’autre qu’un drame : comment ce tombeur va-t-il désormais vivre maintenant qu’il est moche à faire peur ? Ah si, il y a quelque chose : certaines scènes coupent le récit de la vie de César pour le mettre en scène masqué et emprisonné, au prise avec un psy. Celui-ci essaie de savoir pourquoi il a tué quelqu’un, s’il est fou ou…
Et puis voilà que César, au sortir d’un rêve agité, se réveille dans les bras de Nuria : il pète un câble, l’attache et la bat, lui demande ce qu’elle fait là. Elle dit s’appeler Sofía, être sa fiancée. César se précipite à la police, et c’est là que tout bascule, quand le flic lui dit que la fille a ses papiers en règle, qu’elle s’appelle bien Sofía et qu’il l’a frappée. « Esta chica de la que usted habla, no existe más que en su imaginación ». Voilà qui devient terriblement intéressant. Car comme chacun sait en Espagne, la vida es sueño.
Et le spectateur de s’interroger à l’instar de César : où est la réalité, où est l’hallucination ? César est-il un fou dangereux, l’objet d’une manipulation ? A-t-il ou non été défiguré puis soigné au point que les médecins lui ont rendu son magnifique visage ?
On navigue entre rêve et folie dans une atmosphère inquiétante. La beauté lumineuse et la jeunesse des acteurs principaux, rassurantes au départ, contribuent au malaise tant la laideur de César est insupportable. Trop jeune, trop beau, trop riche, César aux mille atouts est plongé en plein cauchemar : en perdant son visage, il perd son être social, son pouvoir, son identité. Il ne vivait qu’à travers une apparence, celle de son visage qui se révèle futile. Il se persuade que sans le masque de la beauté, il doit en porter un autre. Est-ce pour se supporter lui-même ? Est-ce pour ne pas montrer son visage d’assassin ? Mais sous son masque, dans la prison psychiatrique où il est enfermé, César est-il défiguré ou non ? N’est-il pas juste aux prises avec une obsession paranoïaque née de ses amours contrariées ?
Le scénario est ambitieusement complexe et maîtrisé. La grande scène finale met tout à plat, dévoilant un monde à la Philip K. Dick, cauchemar compris. Il nous avait pourtant bien prévenus que la réalité transformée, adaptée, déformée pour se conformer à nos fantasmes ne pouvait qu’être source d’aliénation…
Ouvre les yeux (Abre los ojos), 1997
Alejandro Amenábar
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