En finir avec Eddy Bellegueule d'Edouard Louis

« De mon enfance, je n’ai aucun souvenir heureux ». Ainsi commence le premier roman d’Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule. On pourrait dès lors craindre le récit misérabilisme d’une enfance malheureuse ; il n’en est rien. Edouard Louis raconte l’enfance d’Eddy qui ne s’est jamais senti en phase avec lui-même, avec les autres, avec son milieu. Un homosexuel ? Une fille dans un corps de garçon ? Rien de tout ça n’est clair car Eddy n’a aucun moyen d’analyser ou de comprendre sa situation. Il se sait juste ô combien différent. Dès lors, En finir avec Eddy Bellegueule tient plus de la chronique sociale que d’une psychanalyse intime, ce qui décuple sa portée.

Eddy naît dans les années 90 en Picardie, la France profonde s’il en est (je connais bien un certain village picard et je peux affirmer que le trou est sans fin). Très peu d’argent dans la famille, cinq enfants, le père alcoolique à l’usine puis au chômage. Que des types bas du front, vulgaires, butés, ignorants et fiers de l’être, la télé pour tout horizon. Racistes et homophobes par atavisme, comme le reste (l’usine, l’alcool et la connerie se transmettant de père en fils). Dès lors, Edouard Louis risquait de réécrire Germinal en pire, vu que ces gens-là n’ont aucune  grandeur, et qu’il n’en est qu’à son premier roman.

Mais heureusement, Edouard Louis ne se complaît jamais dans la description misérabiliste ou complaisante, pas plus que dans la condamnation ouverte. Il porte un regard intelligent sur son enfance et possède déjà la maturité pour l’écrire. Car enfin, me semble-t-il, on n’écrit pas à vingt-et-un ans aussi juste et aussi intimement si on n’a pas un peu vécu ce qu’on raconte. Sans rien savoir de ce jeune écrivain au départ, on peut supposer qu’il y a au moins un peu d’Eddy dans Edouard.

C’est avec réalisme qu’Eddy décrit le calvaire de son enfance. Les moqueries, les injures, les coups ; la déception paternelle ; les efforts afin de devenir un vrai dur. Etre un Picard comme les autres… Heureusement, il n’y parviendra pas. Il finira par comprendre qu’il ne doit pas s’obstiner à devenir comme eux mais au contraire se construire contre eux.

Jusque dans le texte, Eddy se distingue de son milieu. Les propos des gens du village sont rapportés en italique. Ils tranchent donc visiblement sur le texte, celui d’Eddy qui raconte sa vie :

« Les rumeurs disaient, j’ignore si c’était juste, elles disaient qu’il était mort dans ses déjections. Il est mort dans sa pisse et dans sa merde« .

La différence sociale s’inscrit à l’évidence dans les mots. Changer de registre, c’est changer de classe, bien sûr. Et écrire un livre, c’est définitivement rompre avec les siens, même si vous n’avez jamais appartenu à leur milieu.

« Comment il parle l’autre, pour qui il se prend. Ça y est il va à la grande école il se la joue au monsieur, il nous sort sa philosophie.

Parler philosophie, c’est parler comme la classe ennemie, ceux qui ont les moyens, les riches. Parler comme ceux-là qui ont la chance de faire des études secondaires et supérieurs et, donc, d’étudier la philosophie ».

Pendant toute ces années avant d’entrer au lycée (le roman se referme à ce moment-là, quand il quitte son village pour Amiens), Eddy a souffert d’être celui qu’il était, d’être si différent. Et c’est pourtant ce qui l’a sauvé. C’est ce qui lui a permis d’avoir besoin de ne pas se conformer à un certain schéma social.

« J’ai trouvé ce comportement grossier. Des habitudes, des façons de se comporter qui m’avaient façonné et qui pourtant, déjà, me semblaient déplacées – comme les habitudes de ma famille : se promener nu dans la maison, les rots à table, les mains qui n’étaient pas lavées avant le repas. Le fait d’aimer les garçons transformait l’ensemble de mon rapport au monde, me poussait à m’identifier à des valeurs qui n’étaient pas celles de ma famille ».

Ce jeune homme de vingt-et-un ans fait preuve d’une acuité étonnante. La clarté et la simplicité de son style permettent de ne pas surcharger de sentiments un portrait qui parle de lui-même. On aimerait croire à une chronique de la France des années 50 ou 60, ou même encore avant (tant un sentiment d’intemporalité domine à la lecture), ça rassurerait. Mais c’est maintenant et ici dans nos beaux villages français. Là règnent la misère et la bêtise. Là on casse du bougnoule et du pédé. Les phrases toutes faites et la télé en continue forgent la bêtise ordinaire, la plus terrible. Où chacun déteste celui qui n’est pas aussi blanc, aussi pauvre et aussi con que lui.

En finir avec Eddy Bellegueule est un livre fort, tant par son sujet que par la façon de l’aborder. Il révèle également un auteur, de ces écrivains qui comme Cécile Coulon n’attendent pas le nombre des années pour exprimer leur valeur. De l’autofiction comme celle-là, on en redemande.

NB : les citations ne sont pas en italique dans cette chronique afin de respecter celles de l’auteur.

Edouard Louis sur France Culture.

 

En finir avec Eddy Bellegueule

Edouard Louis
Seuil, 2014
ISBN : 978-2-02-111770-7 – 219 pages – 17 €





49 réponses à « En finir avec Eddy Bellegueule d’Edouard Louis »

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