Il est des auteurs dont les livres donnent lieu à beaucoup de mise en scène médiatique. Ils sont tellement partout qu’on se demande si leur trombine n’est pas leur seul atout. Et il y a ceux, beaucoup plus discrets, trop certainement, qui passent inaperçus ou quasi, comme de beaux trois mats qui avancent au large, loin des ports trop encombrés. L’œuvre aussi discrète que majestueuse de Robert Alexis mérite de faire escale dans la bibliothèque de tout « honnête homme », qu’il soit homme ou femme d’ailleurs…
Et nous voilà au cœur de L’Homme qui s’aime que Robert Alexis publie au Tripode en cette rentrée littéraire qui noie les plus fiers vaisseaux sous le nombre d’esquifs bringuebalants sur un océan éditorial devenu fou. L’auteur aime s’attacher aux personnalités hors du commun, qu’on pourrait vite qualifier de troubles tant elles sont atypiques. Le narrateur, jeune aristocrate de la fin du XIXe siècle, est ici un homme qui se sait beau au-delà du soutenable, de ceux qui attirent et retiennent les regards.
Advient ce qui devait arriver : le jour où ce dandy se regarde vraiment dans un miroir, il tombe amoureux de lui-même, irréversiblement. Il s’aime, et pour que cet amour paraisse moins « contre nature », la comtesse de Rouvres avec l’aide d’une amie décide de le vêtir en femme et de faire de lui sa servante. Il ne s’en aime que plus et bientôt commence pour lui une nouvelle vie sous les traits, magnifiques, d’Hortense Vilard. Et la supercherie n’en n’est pas une car Hortense est d’une beauté aussi sublime que l’homme qu’elle était et qu’elle va apprendre à devenir femme, toutes les femmes possibles, de la plus basse prostituée à la délicieuse femme du monde qui tient salon.
Car pour être une femme, il ne suffit pas d’en avoir l’aspect. Tiens donc… Et si les hommes multiplient les conquêtes ne serait-ce pas pour combler en eux cette féminité qu’ils s’interdisent ?
Qu’est-ce que connaître le monde si la connaissance est privée de son attache corporelle ? Qu’est-ce que le monde si je le conçois sans le toucher, si je le côtoie sans être à son contact ? Les hommes flottent entre ciel et terre. Les femmes rampent dans l’herbe, leur corps sali de boue, les narines pleines d’odeurs. La robe n’est pas qu’un simple vêtement, elle fait le lien entre nous et les choses. Comment pouvez-vous n’être qu’un garçon ? Comment pouvez-vous souffrir d’un manque qui sans cesse vous appelle à compléter votre existence dans la multiplication des aventures ? Car une seule femme ne saurait vous satisfaire. Vous les voulez toutes et vous n’en voulez qu’une : celle que vous êtes, que vous cherchez encore et encore partout…
A travers cet extrait, on voit qu’en plus de s’intéresser à des sujets subtilement pervers, Robert Alexis manie une langue d’un classicisme réjouissant. Ses phrases d’une ampleur mélodieuse ressuscitent un XVIIIe siècle de salon, celui de la grande littérature libertine. Au plaisir sensuel se mêlent la sombre exploration d’une personnalité en devenir et le parcours aventureux des grands romans de formation.
Si L’Homme qui s’aime n’est pas exempt de quelques longueurs, profitons-en pour apprécier le style rare de Robert Alexis dont le personnage fait du vice vertu libératrice, mesdames.
Une dizaine de femmes me suivirent dans des excès allant toujours s’accentuant. Elles commencèrent par un amant régulier. Je les poussai à réfléchir sur les avantages que représentait la multiplicité.
Robert Alexis sur Tête de lecture
L’Homme qui s’aime
Robert Alexis
Le Tripode, 2014
ISBN : 978-2-37055-030-9 – 320 pages – 19 €
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