L’ours est un écrivain comme les autres de William Kotzwinkle

« De nos jours, l’auteur est un produit tout autant que le livre ». L’ours est un écrivain comme les autres est la démonstration de cette affirmation de William Kotzwinkle, démonstration par l’humour grinçant.

Arthur Bramhall vient d’achever l’écriture de son roman. Vu que le précédent a brûlé dans l’incendie de sa maison, il décide d’enterrer son unique exemplaire au pied d’un arbre avant de partir acheter du champagne. Mais voilà qu’un ours passe par là. Il voit s’éloigner le laborieux écrivain, par ailleurs professeur de littérature. Il décide de s’assurer qu’il n’a pas creusé un trou pour y cacher une tarte. Car notre ours raffole des tartes. Il ne trouve qu’une mallette, qu’il décide d’emporter malgré tout.

L’irréversible processus se met dès lors en marche, alternant les chapitres. Notre ours se fait peu à peu écrivain, sous le nom de Dan Flakes, tandis que l’écrivain entame un processus d’ursidation, s’il en est… Si ce dernier ne suscite guère d’émoi parmi ses voisins et connaissances (après tout, Bramhall s’étant exilé à la campagne, rien d’étonnant à ce qu’il se transforme en ours), l’arrivée de Dan Flakes dans le monde des lettres américaines se fait sans le moindre problème.

Pour ceux qui n’auraient pas suivi, je rappelle que Dan Flakes est un ours…

Le voilà rapidement pourvu d’un agent, d’un éditeur et d’une directrice de communication. Tous en admiration devant ce Dan tellement original. Trois mots de vocabulaire qui tiennent plus du borborygme que du phonème, une nette tendance à parler bouffe et sexe et un humour tellement original que personne n’y comprend rien et que tout le monde en rit pour ne pas avoir l’air idiot.

Car tout est là. Dan Flakes n’explique rien, ne parle quasi pas et laisse donc tout le temps à ses interlocuteurs pour interpréter et avoir l’air intelligent. Ses seules envies tournent autour de sucreries mais ses quelques cris d’enthousiasme gustatif suffisent à révolutionner les lettres américaines.

On l’aura compris, avec L’ours est un écrivain comme les autres, William Kotzwinkle se livre à une critique humoristique mais efficace du monde de l’édition. A partir de là, le roman ne réserve pas de réelle surprise. Gangrénée par l’argent, l’édition est prête à tout accepter pour faire le buzz et vendre du papier au prix d’un chef d’œuvre. L’important n’est pas ce qui est écrit (la plupart de ceux qui félicitent Dan Flakes n’ont pas lu son livre) mais bien la personnalité de l’auteur. Et celui-là est tellement étrange que tout le monde en raffole. On lui passe son excentricité et sa grossièreté. Et surtout le vide abyssal de sa conversation pourvu qu’il vende et fasse monter l’audimat.

Exactement comme chez nous, où on nous bourre le mou avec un roman des semaines avant sa parution, parce que 1/ ceux qui ont de l’argent en veulent plus. 2/ ça évite de lire les autres. 3/ ça fait chic d’en parler avant tout le monde. 4/ faut avoir l’air branché, même dans le monde des lettres qui ne l’est pas vraiment.

Tout le monde y passe. C’est drôle et méchant et même assez subtil pour que notre monde littéraire à nous ne s’y reconnaisse pas. Pensez donc, on est bien au-dessus de tout ça…

 

L’ours est un écrivain comme les autres

William Kotzwinkle traduit de l’anglais par Nathalie Bru
Cambourakis, 2014
ISBN : 978-2-24-110-5 – 301 pages – 22 €

The Bear Went Over the Mountain, parution aux Etats-Unis : 1996





32 réponses à « L’ours est un écrivain comme les autres de William Kotzwinkle »

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