Le Turquetto de Metin Arditi

Tout commence à Constantinople en 1531 où vivent musulmans, juifs et catholiques orthodoxes. Elie a douze ans. Son père Sami est employé par un marchand d’esclaves qui achète des filles arrachées à leur terre, les fait éduquer par Arsinée, puis les revend à des harems. Beaucoup de femmes autours d’Elie, beaucoup de sensualité et un père malade qui récrimine sans cesse contre son fils. Car Eli lui fait honte en allant apprendre la calligraphie chez Djemal Baba. Ainsi qu’en dessinant tout ce qu’il voit à longueur de journée. Or, si le Juif peut se faire marchand d’esclaves, il ne peut devenir peintre, sa religion le lui interdit…

Elie finit par fuir Constantinople pour Venise. Il devient apprenti dans l’atelier du Titien. Puis il gagne sa vie comme simple peintre, un parmi d’autres dans l’effervescence artistique de la ville. Il se fait appeler le Turquetto et ne parle jamais à personne de ses origines juives. Pas même à celle qui devient sa femme et lui donne une fille. Un riche marchand vaniteux le remarque et dès lors, les commandes affluent. A l’apogée de sa carrière, il peut avoir jusque quatre-vingt-dix œuvres en cours !

Elie reste discret, mais c’est la vanité qui le perdra, celle du marchand qui lui commande un gigantesque tableau de la Cène pour le réfectoire de sa confrérie : la façon dont le Turquetto s’acquitte de la tâche sème le doute…

Le roman de Metin Arditi s’ouvre sur une « note au lecteur ». En 2009, on expertise le tableau du Titien L’Homme au gant sur demande d’un historien de l’art intrigué par une anomalie dans la signature. Le T initial ne serait pas de la même encre que les autres lettres. Le Titien se serait-il approprié cette œuvre ? Dans quelles conditions ? A partir de là, la riche imagination de Metin Arditi fonctionne à plein. Elle conduit son lecteur depuis le bazar de Constantinople jusqu’au jour où un très vieux peintre complète de son nom la signature d’un ancien élève au bas d’un tableau pour qu’il passe à la postérité, au moins celui-là, le seul.

Tellement transportée et passionnée par la richesse de cette histoire, j’ai été un peu déçue d’apprendre que rien n’est vrai, même pas l’expertise du tableau. Et puis, finalement non : le temps de deux cent quatre-vingts pages, j’ai cru en Elie, j’étais à Constantinople, je suis entrée dans le han, dans l’atelier de Djebal Baba puis dans celui du Titien à Venise. Ce roman est d’une grande richesse. Il passionne par le destin d’Elie mais aussi de tous ceux qui croisent sa route. On découvre le statut des Juifs de Constantinople, ceux chassés d’Espagne quelques années auparavant. Elie pense trouver la liberté à Venise mais là encore, ses origines juives le contraignent au mensonge. Pendant plusieurs dizaines d’années, Elie est admiré en tant que peintre, et quand on apprend quel homme il est, son œuvre ne vaut plus rien.

L’art, la religion, la vanité puis l’humilité se conjuguent sur un mode romanesque tellement réaliste et vivant qu’il ne manque plus à Elie que d’avoir existé. On considérera après lecture que c’est chose faite. S’il avait existé, nous n’en aurions jamais rien su, alors que Metin Arditi lui donne vie.

 

Le Turquetto

Metin Arditi
Actes Sud, 2011
ISBN : 978-2-7427-9919-0 – 280 pages – 19.50 €





37 réponses à « Le Turquetto de Metin Arditi »

    1. Sandrine
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