Sur les ossements des morts d'Olga Tokarczuk

Grand Pied s’est étouffé avec un os de biche, précisément un os de la biche qu’il venait de tuer. « Bien fait ! » s’exclame Janina Doucheyko sa voisine : cet homme était un assassin, un tueur d’animaux, un braconnier. Avec son autre voisin Matoga, ces trois vieux-là forment toute la population hivernale du village de Luftzug, à quelques pas de la frontière tchèque. Ancienne ingénieure  des Ponts et Chaussées désormais enseignante d’anglais, Janina surveille les maisons de ceux qui ne reviendront que de mai à octobre. Et elle traduit William Blake en compagnie de son ancien élève Dyzio. Dans ce village de montagne, il ne se passe pas grand-chose. Jusqu’à la mort de Grand Pied, puis celle du Commandant de police, puis celle du propriétaire de l’élevage de renards…

Ça fait beaucoup de morts en peu de temps pourtant, la police polonaise ne semble pas beaucoup s’en préoccuper. Janina elle a son idée sur la question :  » Et si les meurtriers étaient les animaux« . Pour elle, tous ces hommes sont morts en justes victimes de la vindicte animale. Car ils sont tous chasseurs et tous massacrent la faune des forêts pour leur plaisir sadique. Janina a beau écrire lettres sur lettres aux autorités, elle a beau tempêter et invectiver : rien n’y fait. Les dirigeants polonais se contrefichent du sort de la nature et des animaux. Seuls l’argent et l’ascension sociale les préoccupent dans ce pays libéré du communisme.

La tuerie demeure impunie. Et puisqu’elle est impunie, personne n’y prête attention. Et puisque personne n’y prête attention, elle n’existe pas. Quand vous longez des devantures de magasins où sont accrochés les morceaux rouges d’un corps découpé, à quoi pensez-vous ? Vous ne vous posez aucune question, n’est-ce pas ? Et quand vous commandez une brochette ou une côtelette, que croyez-vous qu’on vous serve ? Vous n’y réfléchissez même pas. Le meurtre est devenu une banalité, c’est une activité quotidienne. Et nous la pratiquons tous. Voilà à quoi le monde aurait ressemblé si les camps de concentration étaient devenus la norme. Personne n’y aurait rien vu de mal.

Cette jusqu’au-boutiste de la cause animale passe pour rien moins qu’une vieille folle aux yeux de la population. Sa pratique tout aussi excessive de l’astrologie n’arrange en rien l’avis de ses voisins. Ses lettres à la police ou au maire mêlent légalité et astrologie dans une même rigueur qui ne va pas sans drôlerie : Janina connaît aussi bien la loi que les étoiles et cette méticuleuse procédurière ne se laisse pas faire.

Est-ce ce grain de folie qui met immédiatement le lecteur dans son camp ? Oui jusqu’à un certain point, car elle est la narratrice de Sur les ossements des morts et qu’à l’évidence, la cause animale a plus besoin d’elle que ses chasseurs de voisins. Ni les dirigeants, ni la police ne sont à leur avantage vus par les yeux de Janina qui dénonce leur incurie et agit, elle au moins. Sa folie douce permet au lecteur de prendre ses distances avec ses excès. Elle permet également l’humour. Il est par exemple rassurant, pour quiconque apprend le polonais, de constater que le nom « Świętopełk Świerszczyński » est presque aussi imprononçable par un Polonais que par quiconque…

Au final, Sur les ossements des morts se révèle un roman inconfortable (et donc recommandable) parce qu’aux marges de plusieurs genres (policier et fantastique, au moins) mais aussi parce que loin de tout manichéisme. Il n’y a pas d’un côté les méchants chasseurs (quoique) et de l’autre la gentille militante de la cause animale.

 

Sur les ossements des morts

Olga Tokarczuk traduite du polonais par Margot Carlier
Noir sur Blanc, 2012
ISBN : 978-2-88250-260-5 – 298 pages – 22 €

Prowadż swój pług przez kości umarlych, parution en Pologne : 2010





31 responses to “Sur les ossements des morts d’Olga Tokarczuk”

    1. Sandrine
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  1. Athalie
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  2. Doudou Matous

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