La ciociara d'Alberto Moravia

La ciociara c’est Cesira, trente-cinq ans, une paysanne italienne qui après un mariage arrangé avec un vieil homme qu’elle n’aime pas, s’est installée à Rome. Elle fait le ménage, un enfant, et tient l’épicerie avec son mari, puis seule après la mort de ce dernier. C’est une débrouillarde qui a le sens du commerce et ne s’intéresse qu’à sa fille Rosetta qu’elle adule. Honnête et travailleuse, son horizon ne dépasse pas le coin de la rue, elle se moque des fascistes et du reste tant qu’elle est à l’abri. Mais en 1943, le destin de l’Italie change : c’en est fini de Mussolini, des fascistes et des Allemands, c’est la guerre et il faut quitter la capitale.

Au prix de son déshonneur, elle confie appartement et boutique à un voisin et part rejoindre ses parents dans un village plus au sud. Mais le train ne va pas aussi loin que prévu et les laisse en rase campagne.

J’avais cet argent caché dans ma sacoche, sous ma jupe ; c’était une jolie somme et nous étions deux femmes seules, sans personne pour nous défendre… Le pays n’avait plus ni loi ni carabiniers ; c’était chose aisée de terroriser deux pauvres femmes comme nous et de s’emparer de ce qu’elles possédaient.

Cesira, toujours suivie de son obéissante fille, traverse des villages abandonnés puis trouve refuge dans une famille à l’évidence malhonnête et sans scrupules. Toutes deux s’enfuient jusqu’à un village de montagne, Sant-Eufemia entre Anzio et Cassino. C’est là que vivent à l’année de misérables paysans mais aussi de nombreux réfugiés chassés de leur village par la guerre. Tous attendent l’arrivée des Anglais. Cesira et sa fille vont rester là à attendre pendant neuf mois, partageant la misère de tous, ainsi que le froid et l’ennui. Michel, le fils instruit d’un des réfugiés est le seul à les tirer de leur torpeur. Quand les Anglais arrivent enfin, c’est pour bombarder la région, tuant et détruisant encore sur les lieux de la bataille du Monte Cassino. Cesira ne souhaite plus qu’une chose : rentrer à Rome dans le sillage des Alliés.

Tout va mal finir pour Cesira et Rosetta qui seront au final rattrapées par la guerre, malgré tout. Car la guerre au quotidien, ce ne sont pas deux armées qui s’affrontent, mais bien l’occasion pour tout un chacun de faire ce qu’il ne ferait jamais en temps normal. Plus de loi, plus d’autorité : c’est l’homme tel qu’il est, c’est la loi du plus fort. Les hommes bons ne survivent pas, tout comme les espoirs et les rêves. Cesira est habitée par une sorte d’égoïsme personnel qui fait d’elle une femme pratique et résistante. Elle n’est pourtant pas étrangère à la misère d’autrui quand vient le moment de partager ce qu’elle a. Armée de son bon sens de paysanne et de ses économies de commerçante, elle survit tant bien que mal, sans nuire à personne.

La guerre se charge de détruire la forteresse que la ciociara a érigée autour du couple qu’elle forme avec sa fille : le monde frappe violemment à la porte, il s’impose par la douleur.

Alberto Moravia a su donner à cette femme simple une voix authentique. Sa naïveté ne vient pas de son ignorance, mais bien de l’espoir que la guerre l’épargnera. La guerre la poursuit au contraire, comme une nécessité, comme un animal traquant sa proie, jouant avec elle en lui laissant croire qu’il l’épargnera.

Il n’y a plus de place pour l’innocence et l’espoir dans l’Italie née de la guerre. Chacun en ressort changé, les uns plus riches de leurs larcins, les autres meurtris dans leurs convictions et dans leurs corps.

Avec La Ciociara, Alberto Moravia illustre les tristes événements survenus dans la région d’Italie appelée la Ciociarie entre avril et juin 1944 : les soldats français de l’armée d’Afrique (Marocains, Algériens, Tunisiens) dirigés par le général Juin s’y sont livrés à de nombreux crimes : plus de deux mille femmes âgées de onze à quatre-vingt-six ans ont été violées. On peut lire sur le sujet l’article de Wikipedia.

 

La Ciociara

Albert Moravia traduit de l’italien par Claude Poncet
J’ai Lu, 1984
ISBN : 2-277-21656-9 – 349 pages – épuisé dans cette édition

La Ciociara, parution en Italie : 1957





21 réponses à « La ciociara d’Alberto Moravia »

    1. Sandrine
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  1. Jackie Brown
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