
Elle est thésarde, lui est infirmier. Couple improbable dans Juste avant l’oubli ? Si Emilie et Franck ne semblent pas fréquenter les mêmes sphères, c’est qu’elle a lâché son poste de professeur pour enfin tenter de réaliser son rêve : écrire une thèse sur Galwin Donnell, le grand auteur de romans policiers mort en 1985. Non au bébé, oui à la thèse. Franck l’a un peu mauvaise, après huit ans de couple. Mais il l’aime son Emilie, au point de la rejoindre sur l’île de Mirhalay, Nouvelles Hébrides. C’est là que pendant une semaine se tiennent les journées d’études internationales sur Galwin Donnell. Cette année c’est Emilie, résidente depuis trois mois sur l’île, qui se charge de l’organisation. Elle d’ailleurs doit elle-même faire une communication sur les figures féminines dans l’œuvre du maître.
Franck rejoint donc Emilie qu’il n’a pas vue depuis trois mois. Ils ne sont pas seuls sur l’île abandonnée, puisqu’une clique d’universitaires vient assister aux journées. Dont le très séduisant professeur Stafford. Tous ont hâte de se gargariser de concepts et de théories. Les causes de la mort de Galwin, curieusement, ne font pas recette. Suicide, accepte-t-on depuis quarante ans. Pourtant, le corps de l’illustre écrivain n’a jamais été retrouvé. Juste sa veste au pied d’un rocher.
Si vous ajoutez à ce panel un gardien de l’île hirsute et caractériel, vous voilà avec tous les ingrédients d’un roman noir. Sans doute, un de ces universitaires va se retrouver avec un couteau planté entre les omoplates dans la cuisine… Ou étranglé dans le petit salon…
Juste avant l’Oubli oscille entre pastiche littéraire et drame sentimental. Franck est très amoureux d’Emilie, il est prêt à bien des sacrifices pour elle, ou plutôt il est prêt à endosser le rôle du sacrifié. Elle ne semble intéressée qu’à sa thèse, c’est-à-dire à Galwin Donnell, ce mort si encombrant. Entre Emilie et Franck il y a Donnell. Franck pourrait l’accepter jusqu’à ce séjour sur l’île où il comprend que le fantôme de Donnell ne va pas seul. Il implique aussi toute une smala d’universitaires, des dîners, des conférences, bref, une culture et un mode de vie qui ne lui correspondent pas, lui qui est infirmier à Bichat. Emilie n’est pas la femme qu’il lui faut.
Drame sentimental, d’une terrible banalité, vu depuis un Franck sans grand intérêt. Le plus original se situe dans la restitution d’une ambiance de roman noir, dans l’invention d’un auteur de polars, de sa vie et de sa carrière. Chacun croit savoir, chacun interprète, et surtout tous méprisent l’ex-femme de Donnell, celle qui est à l’origine de son installation sur l’île, loin du monde et des hommes. Elle n’a pas pris soin du grand homme, disent-ils. Elle l’a poussé au suicide, renchérissent-ils en choeur. Mais elle, que dit-elle ? Que tous ces admirateurs qui croient si bien connaître Donnell, l’ont en fait assimilé à son personnage, le détective Adrian Dickinson Carr, addict sexuel. Il ne pouvait pas sortir sans voir dans les yeux de ses fervents lecteurs ce prisme déformant. Pour eux, Galwin Donnell était donc A.D. Carr, créateur vampirisé par sa créature, annihilé.
Il est dommage que cette intéressante évocation du métier d’écrivain et le brillant pastiche littéraire soient sans cesse court-circuités par les amours de Franck et Emilie dont on se serait aisément passé. Car le ressort du suspens appliqué au drame sentimental ne fonctionne pas ici, tant il est évident dès le début qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre.
Une interview de l’auteure à propos de ce roman sur RTS.
Juste avant l’oubli
Alice Zeniter
Flammarion, 2015
ISBN : 978-2-0813-3481-6 – 286 pages – 19 €
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