
Où l’on retrouve Simon Sunderson, ex-flic, ex-époux de Diane, déjà protagoniste de Grand maître. Mona, sa fille adoptive devenue étudiante, vient de plaquer la fac pour suivre son petit ami du moment à New York puis Paris. Le gars est batteur dans un groupe et il ne plait pas du tout à Diane qui appelle son ex pour qu’il aille la récupérer. Et voilà Sunderson extorquant l’argent d’un chantage puis battant le pavé du quartier latin à la recherche de sa « fille ». Qui ne tarde pas à devenir sa maîtresse. Oh il s’en veut bien sûr ce sexagénaire, mais que voulez-vous, c’est elle qui a commencé et la chair est faible !
D’ailleurs, toutes les femmes croisées dans Péchés capitaux y passeront, qu’elles aient dix-neuf ans ou quarante. Est-ce l’ex-inspecteur en lui, de surcroît chargé de traquer un pédophile dans une précédente enquête, qui l’empêche de concrétiser avec la jeune Kate de quatorze ans ? Toujours est-il qu’il ne franchit pas la ligne, trop plongé peut-être dans une réflexion sur le Mal.
Imprégné depuis l’enfance de morale luthérienne, Sunderson s’interroge plus que jamais sur ce qui dresse les hommes entre eux. Il connaît la liste des sept péchés capitaux, reconnaît sans mal avoir cédé à tous, et à certains plus qu’à d’autres, pour finir par conclure qu’il en est un à l’origine de tous : la violence. Elle était là, dès l’aube de l’humanité comme le symbolisent Caïn et Abel. Dans sa carrière de flic, il l’a côtoyée plus que n’importe qui et n’aspire plus désormais qu’à la tranquillité.
C’est pourquoi il s’offre une cabane, un coin de pêche solitaire où pratiquer sa passion loin de l’agitation du monde. Et c’est là que la violence le retrouve, incarnée par la famille Ames.
Selon tous les critère en vigueur, les Ames étaient une bande de dingues certifiés, un incident génétique consternant.
Les mâles de la famille violent les filles dès qu’elles ont neuf ans, les frappent, boivent comme des trous. Personne ne veut d’histoire avec eux, surtout pas la police qui se tient à l’écart de ces violents qui n’obéissent à personne. Grâce à leurs vaches, ils ne manquent pas d’argent mais vivent en autarcie dans la crasse et l’ignorance. La violence est leur seule credo. Sunderson va-t-il faire comme s’il ne les voyait pas ? Ça ne va pas être facile vu qu’une des filles Ames vient lui agiter son derrière sous le nez et que sa soeur se fait tuer par un cousin. Ce qui n’est le début de l’hécatombe : les uns après les autres, les Ames tombent comme des mouches, empoisonnés.
Sunderson est bien obligé de s’intéresser à cette famille. D’une part il sent son vieux coeur palpiter pour la chaude Monica, d’autre part, Lemuel, le moins dégénéré de la famille, lui fait lire les chapitres de son roman policier. Qui reprend fidèlement l’histoire de sa famille. Sunderson se trouvant lui-même des velléités d’écriture accepte de seconder l’inspecteur Smolens dans son enquête. Même s’il est quand même largement partie prenante en raison de sa liaison avec Monica Ames, qu’il finit par arracher à sa famille pour l’installer à Marquette, près de lui.
Si Sunderson s’intéresse de si près à cette famille de dégénérés monstrueux et violents, c’est qu’elle incarne ses interrogations sur la violence.
La violence est une tradition ancestrale en Amérique, dit Lemuel. A l’école, les livres d’histoire ne parlent pas des milliers de lynchages ni de cette habitude de tirer vers le sol dans les tipis pour tuer les femmes et les enfants indiens pendant leur sommeil. Beaucoup de journaux ont proclamé qu’il fallait exterminer tous les Indiens, comme la presse nazie dans les années trente avec les Juifs.
Pour Sunderson c’est clair : la violence est le huitième péché capital.
Jamais Sunderson n’arrêtera de boire, jamais Sunderson n’arrêtera de détrousser tout jupon qui voudra bien de lui. Il est fait comme ça. Mais il ne fait ainsi de mal qu’à lui même. Il est devenu flic pour empêcher que la violence brise les plus faibles, pour que des malades comme les Ames ne règnent pas en maîtres sur leurs femmes et leurs enfants. Et de se remémorer les nombreux cas semblables ayant jalonné sa carrière de flic.
Maître-chanteur à New-York et amant de sa propre fille, Sunderson vaut-il mieux qu’eux ?
Dans Péchés capitaux, le vieux Jim Harrison joue sur deux registres : la gauloiserie un peu lourde et la réflexion existentielle ; la légèreté de l’un ne dissipant pas la gravité de l’autre. On s’amuserait volontiers aux descriptions égrillardes du vieux libidineux, sauf qu’elles sont vraiment nombreuses et finissent par lasser (la lectrice que je suis, le lecteur s’en réjouira peut-être…). On est certes loin d’une littérature politiquement correctement qui chanterait les louanges de l’éternel féminin : il faut une femme, de préférence jeune, à Sunderson pour la baise et la bouffe. Et une ou deux autres « car tout le plaisir de l’amour est dans le changement« , comme dirait l’autre.
La répétition de ces scènes qui semblent réjouir Harrison, c’est comme le libidineux de service qui s’obstinerait à parler cul à table : on lui pardonne parce qu’il est vieux, bien gentil dans le fond, mais un peu lourd quand même…
Péchés capitaux
Jim Harrison traduit de l’anglais par Brice Matthieussent
Flammarion, 2015
ISBN : 978-2-08-131-3095 – 350 pages – 21 €
The Big Seven, parution aux États-Unis : 2015
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