Le terroriste noir de Tierno Monénembo

La forêt vosgienne est pleine de surprises. A Romaincourt, les Valdenaire ne s’attendaient pas à y trouver un Noir, un nègre comme on disait alors. Il faut bien sûr s’attendre à tout en temps de guerre mais enfin, cet homme agonisant est bien loin de son pays natal…

Ils le soignent, l’abritent, c’est-à-dire le cachent puisque les Allemands sont tout prêts à en faire un prisonnier de ce tirailleurs sénégalais. Qui n’est pas Sénégalais mais Guinéen, mais qui s’en soucie ? Le Noir, c’est de la chair à canon, voilà tout. Le sort d’Addi Bâ s’annonçait donc plutôt mal et pourtant, il est devenu à ce point important et inoubliable que soixante ans plus tard, Germaine Tergoresse, narratrice de ce roman, parle encore de lui avec émotion.

Certains fermiers leur donnaient du pain, voire des médicaments ou des couvertures ; d’autres allaient les dénoncer à la Feldkommandantur ou à la Gestapo. Ceux qui avaient lu les manuels coloniaux s’armaient de fusils et, après avoir repéré des groupuscules isolés, allaient à la chasse aux singes comme cela se faisait alors dans les forêts du Congo

Le parcours de ce Guinéen est rien de moins qu’atypique. Mieux vaut passer sous silence les conditions très romanesques de son arrivée en France, mais on peut dire qu’il arrive en Touraine à treize ans et grandi à Langeais. Engagé volontaire, il est blessé à la bataille de la Meuse en juin 1940, quelques jours avant que les Valdenaire ne le recueillent. Pour les villageois, il est mystérieux et attirant, d’autant plus qu’il ne dit pas tout sur son passé ni sur ses fréquentes escapades. On dit que c’est un homme à femmes… C’est surtout un résistant de la première heure qui organise le maquis de la Délivrance avec les réfractaires au STO : il aura pour mission première de faire passer en Suisse puis en zone libre tous les fuyards et autres indésirables de l’État français.

Dès lors l’Étranger (le plus étranger des étrangers, reconnaissable à sa couleur de peau) devient plus français que les Français puisqu’il travaille contre l’occupant ennemi. Le Noir, qui sait ce qu’est la colonisation, ne laissera pas le Reich envahir son pays d’adoption. Il y perdra la vie, mais les honneurs viendront bien après ceux rendus aux Blancs…

Malgré la gravité de son sujet, Le Terroriste noir est un roman très vivant, souvent drôle. Tierno Monenembo, en choisissant une vieille Lorraine comme narratrice, donne au récit de la vie d’Addi Bâ une dimension très orale qui rappelle l’oralité africaine. Sauf que le parler est lorrain, et même parfois patois, ce qui est inattendu. Par bribes se dessine le portrait d’un héros oublié qui a su marquer les mémoires individuelles par son charisme et son efficacité. Alors la « masse sombre et inquiétante affalée dans un fourré d’alisiers » devient Addi Bâ, chef du premier maquis lorrain. Mais il faut encore un romancier pour entretenir sa mémoire, et quelques historiens amateurs soucieux d’entretenir son souvenir. Un site lui est entièrement consacré.

Addi Bâ, le terroriste noir, fut fusillé le 18 décembre 1943 à Épinal, il avait vingt-sept ans.

 

Le terroriste noir

Tierno Monénembo
Seuil, 2012
ISBN : 978.2.02.098669.4 – 224 pages – 17 €





31 réponses à « Le terroriste noir de Tierno Monénembo »

    1. Sandrine
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