
Isookanga est un Pygmée, de la tribu des Ekonda. Il est donc petit, noir et Africain. Mais Isookanga veut échapper à tout ce que sa naissance implique de traditions et d’ancêtres. Il veut partir pour Kinshasa, « là où, au moins, on parlait de réseau et d’absence de réseau, de clés USB, d’interfaces compatibles. Là où, au moins, les ombres virtuelles ne faisaient pas peur aux vieillards frileux et rétrogrades qui pouvaient empêcher un jeune homme sérieux d’avancer dans la vie comme il se doit ».
Isookanga vole donc, au nom de la dette coloniale, l’ordinateur portable d’une étudiante blanche et adieu grand-père, le voilà parti pour la capitale. Qui curieusement, n’attend pas après lui. Il n’a d’autre solution que de grossir les rangs des shégués, les enfants des rues, lui le Pygmée de vingt-cinq ans. Au royaume de la débrouille, il s’associe à un Chinois pour vendre de l’eau fraîche, qu’il prétend venue de Suisse. Sa route va croiser celles de nombreux personnages, dont certains très douteux qui tentent de se refaire une identité dans un pays de pauvreté et de compromission. Ainsi le nouveau directeur général de l’office de préservation du parc national de la Salenga est-il un criminel de guerre, immonde boucher désormais en costume qui n’hésiterait pas si besoin à reprendre du service. Jonas Monkaya, ancien catcheur devenu prêtre n’est pas moins avide et abuse dans les grandes largeurs de la naïveté de ses fidèles.
Tous y passent sous la plume mordante d’In Koli Jean Bofane, y compris les Nations Unies et les casques bleus. Si Isookanga dans sa naïveté cherche à « mondialiser », chacun cherche à tirer profit d’un pays au riche potentiel économique, immense réserve de matières premières.
Congo Inc. est un roman désarçonnant à plus d’un titre. On croit d’abord avoir affaire à un roman de type picaresque, avec un jeune ingénu qui part à l’aventure dans le Congo moderne et doit faire preuve de débrouillardise face à l’adversité. Ce Pygmée pragmatique qui n’aime pas la forêt ni les ancêtres ne manque pas de ressource et réussit d’autant plus qu’il ne s’embarrasse pas de scrupules. Il peut même croire qu’il va réussir. Sauf qu’il y a des requins aux dents bien plus longues que les siennes, de vrais méchants qui ne prêtent pas à rire, pas du tout.
In Koli Jean Bofane saute d’un registre à un autre sans prévenir : on s’amuse de la difficile insertion d’Isookanga à Kinshasa et puis voilà qu’il nous raconte les massacres de populations durant la guerre. Le lecteur ne voit rien venir et le réalisme des scènes est difficilement supportable. Idem pour les scènes de sexe relatives à Shasha, jeune adolescente utilisée comme esclave sexuelle par un casque bleu.
Pour moi qui ne connais que peu l’histoire de ce pays et de l’Afrique en général, Congo Inc. met en scène les tensions entre tradition et modernité tout en soulignant les disparités à l’œuvre dans le pays. On y voit quantité de personnes, hommes d’affaires ou gens de rien, avides d’en exploiter les richesses pour leur profit personnel. Guerre et violence sont omniprésentes, au passé comme au présent, et surtout les bourreaux d’hier sont toujours là.
On achève la lecture franchement secoué, étonné d’un tel mélange de tons et d’un humour pince-sans-rire souvent désespéré, parfois cynique ou tout simplement drôle.
Congo Inc. Le testament de Bismark
In Koli Jean Bofane
Actes Sud, 2014
ISBN : 978-2-330-03060-5 – 293 pages – 22 €
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