
Inyenzi ou les cafards est un récit autobiographique de l’écrivain d’origine rwandaise Scholastique Mukasonga. Née dans le Rwanda colonial des Belges, elle grandit sous la république. Elle est encore une enfant quand elle doit quitter pour la première fois son village. Elle est Tutsi et sa vie se fera en exil afin d’échapper à la mort. Aujourd’hui écrivain, elle vit avec le constant souvenir des siens morts durant le génocide du printemps 1994. Trente-sept membres de sa proche famille sont morts, certains très violemment. Ce livre est un « tombeau de papier » pour eux et pour tous les Tutsi tombés sous les coups des Hutu.
Quand elle naît, son père est secrétaire-comptable, un poste envié et enviable. Le pays n’est pas encore indépendant mais les premiers pogroms éclatent à l’encontre des Tutsi. Dans le Rwanda post-colonial, la pression poussera sa famille et bien d’autres vers l’exil à Nyamata puis dans le village de brousse de Gitwe. Il n’y a personne, il faut défricher et construire afin de survivre dans un milieu hostile.
Les familles déplacées travaillent dur et vivent dans des conditions misérables. Il y a sept enfants dans la famille de Scholastique, cinq filles et deux garçons et tout le monde travaille à sa mesure. Les filles vont chercher de l’eau et s’adonnent aux taches ménagères, elles balaient la cour. Ce quotidien misérable est familièrement décrit et donc très vivant à nos yeux. On imagine sans peine la joie des villageois préparant l’urwarwa, la bière de banane. Le père est très croyant et pratiquant. Il assiste à trois messes en latin chaque dimanche et lit la bible à ses enfants.
Mais les villageois vivent dans la terreur des raids militaires : parfois arrivent des soldats qui pillent, frappent, violent. Au fil des années, ils sont de plus en plus violents. Car les Hutu ont décidé de se débarrasser de la minorité tutsi, considérée comme des inyenzi, des cafards nuisibles dont il faut se débarrasser. Scholastique et sa famille savent qu’il faut aller à l’école, étudier et étudier encore pour partir faire des études. Et Scholastique part donc. A Kigali dans un premier temps où elle vit comme une paria puis à l’école d’assistantes sociales qui forme l’élite féminine du pays.
Mais l’étau se resserre autour des Tutsi. La famille décide que deux enfants partiront en exil au Burundi afin de terminer leurs études et pour qu’eux au moins survivent. Mais personne ne doute, au début des années 70 de l’anéantissement prochain de la minorité tutsi.
En avril 1994, Scholastique Mukasonga vit en France, mariée à un Français et mère de deux garçons. Elle mettra de nombreuses années à retourner au Rwanda après le génocide, à regarder les lieux et surtout les gens, ces Hutu qui semblent aujourd’hui inoffensifs et qui ont, dit-elle, massacré les siens. Elle dénonce le silence, celui qui protège les gens, ce monsieur-tout-le-monde qui un jour a donné libre cours à sa haine et tué son voisin. Comme en Allemagne, en Argentine, en Espagne, les bourreaux sont toujours là après les massacres et les dictatures.
Ce texte à la fois terrible et simple montre que le génocide était écrit de longue date. Que la ségrégation à l’encontre des Tutsi s’est faite avec l’approbation de l’Eglise catholique (des séminaristes hutu massacrent même des séminaristes tutsi…). Que ceux qui restent vivent dans une constante culpabilité et que jamais ils n’oublieront la cruauté.
Oui, nous étions prêts à accepter la mort, mais pas celle qui nous a été donnée. Nous étions des Inyenzi, il n’y avait qu’à nous écraser comme des cafards, d’un coup. Mais on a pris plaisir à notre agonie. On l’a prolongée par d’insoutenables supplices, pour le plaisir. On a pris plaisir à découper vivantes les victimes, à éventrer les femmes, à arracher le fœtus. Et ce plaisir, il m’est impossible de le pardonner, il est toujours devant moi comme un ricanement immonde.
Scholastique Mukasonga partage avec nous la peur constante et le mépris omniprésent. Mais aussi les rares joies de la famille et quelques moments de gaité au village. Les scènes du quotidien qui déroulent le labeur et soulignent l’union de la famille donnent plus de force encore à la dénonciation. Le lecteur reste effaré devant la violence (très peu décrite dans les faits). D’autant plus qu’aucune explication n’y est apportée : il ne sait pas pourquoi les Hutu haïssent les Tutsi au point de vouloir les éradiquer. Qui le sait ?
Inyenzi ou les cafards
Scholastique Mukasonga
Gallimard (Continents noirs), 2006
ISBN : 2-07-077725-1 – 163 pages – 12,90 €
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