
Une préface d’Alain Mabanckou permet de cerner tout de suite le sujet : « qu’est-ce qu’un Africain-Américain aujourd’hui ». Sauf que cette formulation pourrait laisser penser qu’il s’agit des Africains-Américains en général, alors qu’il s’agit d’un en particulier : Ta-Nehisi Coates. Intellectuel, journaliste et écrivain, ce dernier ne choisit pas la voie traditionnelle de l’essai mais celle de l’écrit autobiographique qui l’implique totalement. Ta-Nehisi Coates en tant qu’enfant, fils, adolescent, adulte et père et non tous les Noirs américains des États-Unis d’Amérique ou au moins l’espère-t-on. Car Une colère noire est un texte radical qui procède à des amalgames discutables.
Ta-Nehisi Coates part d’un constat : l’hégémonie des Blancs aux États-Unis fondée sur la conviction qu’il existe différentes races d’hommes. D’où le racisme. Pour lui, avant d’être blancs, les Américains étaient irlandais, anglais, italiens… puis ils se sont découverts blancs et supérieurs. A l’origine, des planteurs de Virginie « obsédés par l’idée de transformer autant d’Américains que possible en esclaves », devenus des citoyens qui vivent un rêve de supériorité et « d’uniformisation de tribus disparates dans une égale blancheur ». Ce rêve s’écrit dans l’humiliation, le sang, la violence à l’encontre de qui n’est pas blanc : « une entreprise criminelle de domination ». Le pays se veut démocratique, dirigé par le peuple, mais quel peuple ? Les Noirs ont pendant longtemps été politiquement exclus de ce peuple.
L’Amérique se croit exceptionnelle, « la plus grande nation et la plus belle ayant jamais existé », et se croit innocente. Plus de génocide indien, plus d’esclavage : il faut oublier pour aller de l’avant, vers l’avenir. Non seulement Ta-Nehisi Coates ne veut pas oublier mais il ne peut pas : la violence est son quotidien depuis l’enfance, la violence vécue en tant que Noir américain. Il le dit et il n’est pas le premier : il n’y a pas de place pour les Noirs dans le rêve américain.
Lui a grandi à Baltimore dans un quartier noir à la violence quotidienne. Il a toujours vécu dans la peur, accompagnée des coups de ceinturon de son père, ce bibliothécaire chef local des Black Panthers. Dans la rue, lui le faible et non violent avait peur des autres Noirs, de leur agressivité. Eux aussi avaient peur, estime-t-il, mais ils étaient parvenus à changer leur peur en rage. Le petit Ta-Nehisi apprend donc les règles de la rue, répond aux agressions, se méfie et se protège pour survivre. Il apprend « la culture de la rue », la peur vissée au ventre. Puis c’est l’école en laquelle beaucoup de familles noires pauvres placent leurs espoirs pour leurs enfants : réussir pour se sortir de la misère. Mais Ta-Nehisi n’est pas fait pour l’école et dresse aujourd’hui un amer constat : plus de 60% des jeunes hommes noirs qui abandonnent le lycée finissent en prison. Il croit que le salut par l’école est une hypocrisie.
J’en suis venu à considérer la rue et l’école comme les deux bras d’un même monstre… Ceux qui se retrouvaient en situation d’échec à l’école offraient à la société toutes les armes pour justifier leur destruction dans la rue. La société pouvait dire : « Il aurait dû rester à l’école », et s’en laver les mains.
Lui-même ne se retrouve pas dans cette école-là où tous les écrivains, tous les héros des livres d’Histoire sont blancs (comme à la télévision) : « n’importe qui, venu de n’importe quelle partie du monde, de Jésus à George Washington, était blanc ». Quand il arrive à l’université d’Howard à Washington, fréquentée exclusivement par des Noirs, il se rend compte qu’il est fait pour la bibliothèque et non pour les salles de cours : il lit tout ce qui concerne les Noirs et se découvre grâce à la lecture de Malcolm X. Il se construit une identité en faisant retour sur ses racines et sur les grandes figures de l’histoire africaine.
Enfant puis étudiant, il veut savoir pourquoi il y a un tel décalage entre l’image que l’Amérique donne et veut avoir d’elle-même et la réalité de la vie quotidienne des Noirs. Il veut comprendre quelle est cette grande barrière entre le monde et lui (le titre original de l’ouvrage est Between the World and Me), entre le monde blanc et le sien.
Ta-Nehisi Coates rappelle de nombreux cas de meurtres de Noirs par des Blancs, dont les meurtriers n’ont pas été condamnés. Il est fréquent que ces meurtriers soient des policiers. L’auteur multiplie les exemples, en particulier celui de Prince Jones qu’il a lui-même connu. Il dénonce la justice des Blancs.
.. une société qui en protège certains par un filet invisible d’écoles, d’emprunts immobiliers subventionnés, de richesses accumulées, et ne consent à t’offrir que la protection d’une justice criminelle, cette société-là a échoué dans la mise en pratique de ses bonnes intentions…
Cette justice des Blancs qui n’est pas faite pour lui contribue à entretenir la peur : parce que les violences policières à l’encontre des Noirs ne sont pas sanctionnées, aucun Noir ne se sent libre de se promener dans la rue. Un policier peut sortir de n’importe où et lui demander violemment des comptes. Il rappelle à son fils qu’alors qu’un Blanc est un individu aux yeux d’un autre Blanc, un Noir est tous les Noirs : « … tu es un garçon noir, et tu dois rester responsable de ton corps d’une manière inconnue des autres garçons. » Et qu’il doit se rappeler : « tu ne peux pas oublier tout ce qu’ils nous ont pris et la façon dont ils ont transfiguré nos corps pour en faire du sucre, du tabac, du coton et de l’or. »
C’est à partir du moment où il est question du 11 septembre que le discours acquiert une autre signification. « Jamais je ne considérerai le moindre citoyen américain comme quelqu’un de pur » assène Ta-Nehisi Coates. Soit. Mais il explique ensuite son attitude au soir des attentats :
Mais en regardant les ruines de l’Amérique, je suis resté froid. J’avais mes propres blessures à affronter.
A l’endroit même de Groud Zero se dressait jadis un marché aux esclaves… : « Je savais que Ben Laden n’était pas le premier à faire régner la terreur dans cette partie de la ville. Je ne l’ai jamais oublié. Ne l’oublie pas non plus ».
Pendant les jours qui ont suivi, j’ai observé les ridicules défilés de drapeaux, le machisme des pompiers, les slogans pleins de colère. Qu’ils aillent tous au diable. Prince Jones était mort. Qu’ils aillent en enfer, ceux qui nous demandent d’être de bons petits soldats et nous tirent dessus quand même. Qu’elle aille en enfer la peur ancestrale qui soumet les parents noirs à la terreur. Et qu’ils aillent en enfer, ceux qui pulvérisent le vaisseau sacré.
Ce qui est terrible dans ces propos, c’est que Ta-Nehisi Coates ne semble plus capable de la moindre compassion. Il ne pense plus que par race, par rapport dominant/dominé. Sa rage le rend incapable de voir les gens qui souffrent parce que pour lui, rien n’égale la souffrance des Noirs et que tous les Blancs sont des oppresseurs privilégiés. Il n’y a pas d’humanité souffrante, il y a les Noirs et les Blancs et ces derniers ne sont jamais pitoyables (dignes de pitié) à ses yeux. C’est effrayant.
Il explique à son fils, un adolescent, que la société américaine construit aujourd’hui culturellement l’infériorité des Noirs : les petits enfants blancs sont naturellement élevés pour dominer le monde, pour que tout leur soit disponible, alors que les petits enfants noirs doivent être deux fois meilleurs, doivent faire leurs preuves pour se sortir du ghetto social. Les « maîtres de la galaxie » transmettent fierté d’être au monde, maîtrise de l’espace et domination à leurs enfants. Les Noirs apprennent aux leurs à se méfier. C’est tout à fait ce que fait Coates dans son texte : il transmet sa peur à son fils. Il décrit la violence de l’esclavage pour qu’elle s’imprime en lettres rouges dans sa mémoire et son cerveau. Ce n’est plus de la peur, c’est de la haine et de la rage qu’il lui transmet.
On dirait parfois qu’il le pousse à haïr, à ne s’inscrire qu’en opposition à l’encontre des Blancs : Noirs vs Blancs et pas d’autre alternative possible. Il ne lui donne pas d’outils pour réfléchir le monde : il l’endoctrine. Il lui transmet non pas une opinion mais une idéologie haineuse. Il doit pourtant y avoir quelque part de la place entre l’absolution des crimes passés et tant de haine.
Alors qu’il dénonce le fait que les Blancs américains se croient blancs avant tout, il n’arrive pas à se penser autre chose que Noir. Il ne se pense pas en père, mais en père noir, pas en intellectuel ou en journaliste mais en intellectuel noir et journaliste noir.
Pour lui, tout Blanc américain appartient à ce peuple-là, à la race qui se sent supérieure et qui veut soumettre, exploiter, inférioriser les Noirs. Il voit la vie avec ces œillères-là, celles que l’histoire des Noirs américains a engendré et il ne peut pas en sortir. Alors qu’aujourd’hui il est indispensable ici en France de faire la différence entre musulmans et islamistes par exemple, la réduction de tous les Blancs américains au statut d’oppresseurs est simpliste et dangereuse. On imagine que bien des Américains blancs anti-racistes ont dû se sentir blessés par de tels propos.
Il est conscient de ce prisme : « Je suis meurtri. Je porte les cicatrices de codes anciens, qui dans un monde m’ont protégé et qui dans un autre m’ont enchaîné ». Mais il n’hésite pas à transmettre à son fils ces chaînes idéologiques.
La lutte, c’est vraiment tout ce que j’ai à te proposer, car c’est la seule part du monde que tu peux contrôler.
La lutte, intellectuelle bien sûr, que Ta-Nehisi Coates propose à son fils est fille de celle de Malcolm X qui témoigne de sa prise de conscience et de son engagement violent dans son autobiographie.
Quand il quitte l’Amérique pour un séjour en France, il se sent très mal à l’aise, dit à sa femme qu’il a peur de quitter ce qui lui est familier, ce qu’il connait. Ne serait-ce pas de quitter son combat qui l’effraie ? Et si les Français n’étaient pas comme ces Américains blancs ? Et si toutes ces luttes qui l’animent, toutes ces haines raciales qu’il entretient n’avaient pas cours en France : que deviendraient ses discours ? C’est comme si cette lutte incessante était le moteur de sa vie et que si on la lui enlevait, il n’aurait plus de raison d’être intellectuellement.
Quand il rencontre des gens à Paris, des gens normaux qui lui veulent du bien, souhaitent sa présence et son amitié, il se méfie : ne cherchent-ils pas à profiter de lui, à le dépouiller peut-être, à le coincer au final dans une ruelle sombre pour le frapper ? Il lui est impossible de simplement profiter de la vie, de l’espace, du lieu où il se trouve. Il doit toujours imprimer derrière un discours sur l’identité et surtout le marteler à son fils à coups de « souviens-toi que l’injustice règne partout et que le monde est fragile ».
Une colère noire n’est pas le livre qui nous fait prendre conscience du racisme aux États-Unis. Bien des écrivains l’abordent dans leurs romans aujourd’hui encore (après bien d’autres), évoquant les conditions de vie des Noirs, la violence des villes et le regard des Blancs, même les mieux intentionnés. Rien que l’an passé, on a pu lire par exemple Moi contre les États-Unis d’Amérique de Paul Beatty ou Americana de Chimamanda Ngozi Adichie.
La France est terre d’indignation et de dénonciation : le portrait de l’Amérique en fausse innocente nous plaît. Et il y a de quoi se révolter contre le sort fait aux Noirs américains, mais aussi aux Amérindiens exploités et parqués. Donc oui à tout ça. Ce qui me semble beaucoup plus tendancieux c’est la farouche volonté d’un père d’inculquer à son fils sa haine sous prétexte qu’il appartient à un peuple et qu’il doit grandir conscient de son histoire. Le racisme de Ta-Nehisi Coates à l’encontre de tous les Blancs est effrayant et on peut douter que tous les Américains soient aussi racistes que lui. S’interroger aussi : éduquer son fils dans le racisme, est-ce la meilleure façon d’affronter une société raciste ? Cette haine va-t-elle aider son fils à affronter la peur qui semble omniprésente ?
La radicalité des propos de Ta-Nehisi Coates est tempérée par la voix du père qu’il est. Il se dégage beaucoup d’amour paternel de cette lettre obsédée par la peur et la violence. Et c’est certainement ce qui fait le succès de ce texte aux États-Unis où on a déjà tant écrit sur le sujet.
Je voudrais que tu sois un citoyen de ce monde beau et terrible à la fois, un citoyen conscient. […] J’ai décidé de ne rien te cacher.
Une colère noire. Lettre à mon fils
Ta-Nehisi Coates traduit de l’anglais par Thomas Chaumont
Autrement, 2016
ISBN : 978-2-7467-4341-0 – 208 pages – 17 €
Between the World and Me, parution aux Etats-Unis
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