
Amy M. Homes est âgée de trente-et-un ans quand ses parents adoptifs lui apprennent que sa mère biologique cherche à entrer en contact avec elle. Elle sait depuis toujours qu’elle a été adoptée, mais ignore qui sont ses parents. Le sens de la famille est le récit autobiographique de l’ouragan déchaîné à l’annonce de cette nouvelle : A.M. Homes est déjà une écrivain reconnue mais s’ouvre alors pour elle une période intense de quête identitaire.
Dans un premier temps Amy tient les rênes de la relation puisqu’elle ne fait qu’entrer en contact téléphonique avec Ellen, sa mère biologique. Mais bientôt, celle-ci devine qui elle est et où elle vit. Elle vient à sa rencontre au cours d’une séance de dédicaces. Amy n’apprécie pas cette femme intrusive, expansive et possessive. Elle la trouve superficielle, très loin d’elle et de ses parents adoptifs.
A plus de trente ans, Amy apprend son histoire : alors qu’elle était encore mineure, sa mère a entamé une relation avec Norman, un homme marié et déjà père de famille. Leur relation a duré sept ans et il a plusieurs fois promis de l’épouser et de venir vivre avec elle. Mais il n’a jamais quitté sa femme, même pas quand Ellen lui a annoncé sa grossesse. Agée de vingt-deux ans, la jeune femme démunie décide d’abandonner son bébé. Amy pose beaucoup de questions à Ellen et elle finit par rencontrer son père biologique, Norman. Qui accepte de la rencontrer et lui demande de faire un test ADN pour prouver leur filiation. Il prétend qu’Ellen était une coureuse…
Amy reconstruit l’histoire de ses parents grâce à ces deux versions du passé qui ne concordent pas toujours. Elle ne parvient cependant pas à lier avec eux une relation durable car elle est à l’évidence déçue. Quand sa mère meurt, elle prend plus encore conscience de ce qu’elle ignore d’elle et de tous ses ancêtres. Elle se plonge alors à corps perdu dans la généalogie, essayant de reconstruire des vies à partir de traces avalées par l’Histoire.
Quel enfant ou adolescent ne s’est pas un jour plu à imaginer sa famille : « et si mes parents n’étaient pas mes parents ? ». A.M. Homes part à la recherche de ses racines biologiques au moment où elle a les moyens de tout entreprendre pour les faire aboutir. C’est une chance. Qui va cependant se heurter à bien des murs, dont le silence de ceux qui pourraient parler. Chacun possède son histoire, sa propre version du passé. Ce qu’Amy comprend c’est qu’il ne suffit pas de rencontrer ses parents pour savoir qui ils sont. Au contraire : les rencontrer, les écouter ne fait que susciter des interrogations. Pourquoi Norman n’a-t-il pas quitté sa femme ? Ellen a-t-elle été abusée par son beau-père ? Questions sur questions qui resteront sans réponse et qui sont comme un canevas pour une romancière comme A.M. Homes. Qui ne gère pourtant pas cette histoire familiale comme un roman mais bien comme un témoignage.
A la douleur de l’enfant abandonnée s’ajoute celle de l’identité multiple : deux mères, deux pères et un nombre exponentiels d’ancêtres effacés par le temps. A.M. Homes les nomme, cherche à les esquisser mais se perd, et nous perd dans ce défilé d’ancêtres qui resteront à jamais insaisissables. Que l’on ait ou non le sens de la famille, c’est le temps et donc la mort qui aura raison des nôtres. Cet amer constat de temps enfui et de vies effacées donne un ton particulièrement grave à ce récit. Le ressentiment de l’auteur ne semble s’apaiser que quand elle devient elle-même mère, à plus de quarante ans, mère célibataire m’a-t-il semblé.
La mine boudeuse de la petite Amy en couverture convient donc parfaitement à ce récit. Elle semble reprocher quelque chose à la vie.
Le sens de la famille
A.M. Homes traduite de l’anglais par Yoann Gentric
Actes Sud, 2009
ISBN : 978-2-7427-8542-1 – 234 pages – 19,80 €
The Mistress’s Daughter, parution aux Etats-Unis : 2007
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