
Linus Weems, ado en fugue âgé de seize ans a été enlevé. Chloroformé alors qu’il aidait un aveugle, il se retrouve enfermé dans un appartement comprenant six chambres, une salle de bain, une cuisine et une salle commune. Les objets sont en plastique ou rivés au sol et il n’y a pas de fenêtres. Il est seul. Puis Jenny le rejoint, une petite fille de neuf ans, enlevée elle aussi. Ils seront six en tout enfermés dans cet appartement, prisonniers d’ils ne savent qui, ils ne savent pourquoi, observés au moyen de caméras et de micros. Captifs est le journal de cette réclusion, tenu par Linus.
Captifs déjoue à peu près toutes les attentes, pour le plus grand plaisir du lecteur, jusqu’à la toute fin. Non, bien que le roman soit paru dans une collection Young Adults en Grande-Bretagne, on n’a pas affaire à un groupe de jeunes qui s’affrontent. Quatre des captifs sont des adultes et le point de vue de Linus sur eux est très intéressant. Lui-même est un parvenu puisque son père a brusquement fait fortune en vendant ses caricatures pour une série animée japonaise. Père débordé, mais pas comme ceux qu’on croise généralement dans les romans pour ados : le père de Linus a complètement déconné, se drogue, et ne tiendra jamais les promesses sans cesse renouvelées à son fils. Linus est terriblement clairvoyant qui a fui la maison et la énième pension où sont père l’a inscrit.
Linus porte un regard sans concession sur les adultes, sur la jeune et belle femme agente immobilière qui se dit débordée, idem pour l’employé de la City bien trop sûr de lui. C’est d’abord avec Fred, quarantenaire accro à l’héroïne qu’il s’entend le mieux, avant l’arrivée de Russell, philosophe et écrivain dont il a lu le dernier livre, mais aussi Noir homosexuel atteint d’une tumeur au cerveau. Ça semble faire beaucoup pour un seul personnage mais il est très réussi.
S’il y a tension entre les adultes, elles ne sont pas le cœur du roman à mes yeux. Car la donnée fondamentale de Captifs c’est l’Inconnu, le Type qui les retient prisonniers : qui est-Il ? Que veut-Il ? Que va-t-Il faire ? Tantôt Il les affame, tantôt Il leur envoie un doberman fou furieux pour les punir d’une tentative d’évasion, tantôt Il les gaze… : Kevin Brokks va très loin dans les sévices qu’il fait subir à ses personnages.
On est très loin des livres pour ados orientés dytopies avec personnages amoureux, courageux et surmontant les épreuves pour finalement s’en sortir. Captifs est à des années-lumière de ça, c’est même tout l’inverse. On plonge loin dans la psyché d’hommes et de femmes désespérés. Observés, manipulés, délirants peut-être, ils sont objetisés et dépouillés de toute marge de manœuvre. Quoique fassent les personnages, qu’ils soient animés de bonnes ou de mauvaises intentions, ils se heurtent à un mur. Ils sont totalement impuissants. Leur situation à tous relève de la plus grande injustice, elle n’a pas de sens ni de raison mais elle est. Aucune morale à attendre de ce roman. Quel plaisir !
Car avec tout ça, la tension va croissant. L’intrigue titille les pulsions obscures du lecteur qui se demande bien sûr s’ils vont s’en sortir grâce à un miracle (ça serait franchement dommage…), y rester, s’entredévorer… que sais-je encore ! Et jamais il ne doute qu’il lit le journal d’un adolescent tant le style est convaincant et réaliste jusque dans ses ellipses.
Roman amoral et suspens psychologique très sombre, Captifs est un livre qui surprend : une réussite.
Kevin Brooks sur Tête de lecture
Captifs
Kevin Brooks traduit de l’anglais par Marie Hermet
Super 8 Éditions, mars 2016
321 pages, 18€
The Bunker Diary, parution originale : 2013
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