
Bien des éditeurs, qu’on dit petits, nous offrent la possibilité de lire de grands romans anglosaxons nous ayant échappé. Soit qu’ils n’ont jamais été traduits, soit qu’ils ne soient plus disponibles depuis longtemps. On pense à Monsieur Toussaint Louverture ou à Cambourakis par exemple. Des éditeurs de plus grosse taille parient même sur des collections dédiées comme « Vintage » chez Belfond ou « Replay » chez L’Olivier. C’est aux jeunes éditions du Sous-Sol (département des éditions du Seuil) que l’on doit en France la réédition de Solomon Gursky, roman que d’aucuns qualifient de chef d’œuvre. Il est signé Mordecai Richler (1931-2001), Canadien peu connu sous nos contrées mais qui le sera mieux puisque les éditions du Sous-Sol prévoient de rééditer d’autres titres.
Si vous voulez, en ouvrant ce livre, en savoir plus sur ledit Solomon Gursky, il va falloir vous armer de patience. Il n’intervient, en tant que personnage, qu’au bout de quatre cents pages. Avant ça, son portrait se fait en creux, par ce qu’en disent les autres, et surtout par ce qu’ils n’en disent pas. Les autres ? Ce sont les membres de sa famille, depuis son grand-père Ephraïm jusqu’à ses enfants et neveux en passant par ses frères. Solomon Gursky est au final bien plus une saga familiale que l’histoire d’un personnage en particulier.
Et sur les Gursky, il y a beaucoup à dire sur à peu près tous les membres. Le plus haut en couleur est sans doute Ephraïm, celui sur lequel s’ouvre le roman au moment où en 1851 il arrive dans un village reculé du Québec pour instaurer une secte millénariste. Il est alors âgé de trente-quatre ans. Il a déjà connu les geôles de Whitechapel et la déportation vers Van Diemen en Australie. Mais surtout, il serait le seul survivant de la dramatique expédition menée par sir John Franklin en 1845 dont on dit qu’elle ne laissa aucun survivant.
Ephraïm resta quoi qu’il en soit lié au Grand Nord puisqu’il s’enfuit avec son petit-fils Solomon (et pas un autre) vers la mer Polaire alors que celui-ci n’était âgé que de six ans. Le gosse est marqué pour la vie, même si c’est son frère Henry qui s’y réfugiera, devenant lui-même une sorte de gourou. C’est que Solomon meurt jeune, à trente-cinq ans, dans un accident d’avion. Alors, pourquoi 635 pages ?
C’est que Mordecai Richler n’emprunte pas les chemins les plus directs pour raconter cette famille. Les allers-retours entre les époques sont incessants, et le lecteur devra être attentif car les repères temporels sont parfois ténus. On ne s’y perd cependant pas, le lien étant fait par un certain Moses Berger, écrivain journaliste et ivrogne patenté qui voue sa vie à la biographie de Solomon. Son père avant lui était le larbin littéraire des Gursky, lui les fréquente, essayant de faire mieux et d’avoir accès aux archives familiales qui ont tendance à disparaître quand il s’agit de Solomon.
Il y a de l’épopée dans ce roman, quelques longueurs aussi, qu’on oublie vite tant le style de Richler est impressionnant. Il donne vie à une quantité de personnages hétéroclites, drôles (parfois malgré eux), vivants, excessifs, décalés. Beaucoup d’humour juif. Les Gursky ayant fait fortune dans la vente d’alcool prohibé au temps de la prohibition, Richler a de quoi exercer son ton à la fois cynique et clairvoyant à l’égard de ses coreligionnaires. Et des Québécois. C’est méchamment drôle et ça peut énerver. Les Québécois qui apprécient cet humour-là ou sont blindés trouveront certainement intéressante cette plongée dans le Montréal de la première moitié du XXe siècle.
Solomon Gursky est aussi une saga des immigrants, une chronique acerbe des nouveaux riches et une réflexion sur l’écriture. Un peu comme un coffre aux trésors duquel on sortirait des épisodes désopilants, d’autres tragiques, d’autres dont on aurait pu se passer. Tout ça sous prétexte d’écrire la vie d’un homme, la courte vie d’un seul homme qui pourtant semble renaître aux détours des pages.
Solomon Gursky
Mordecai Richler traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné
Éditions du Sous-Sol, 2016
ISBN : 978-2-36468-122-4 – 635 pages – 24 €
Solomon Gursky Was Here, première parution : 1989
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