Le vent en parle encore de Michel Jean

Le vent en parle encore traite d’un sujet quasi ignoré de notre côté de l’Atlantique, celui des pensionnats canadiens pour Amérindiens. Depuis le XIXe siècle et sur sept générations consécutives, le gouvernement canadien a enfermé de force dans ces établissements les enfants des populations autochtones pour mieux les assimiler. Le but était de les dépouiller de leur langue, de leurs coutumes, de leur façon de vivre. Cette assimilation forcée a été confiée aux Eglises catholique et anglicane. Michel Jean illustre ici le sort de quelques-uns d’entre eux, imaginaires mais inspirés de cas trop réels : enfants brimés, frappés, violés… des milliers sont morts de mauvais traitements, de maladies, de manque d’hygiène et d’alimentation. En aucun cas ils n’étaient éduqués pour affronter ensuite la réalité sociale. Au sortir de ces pensionnats, beaucoup ont rejoint la rue, la délinquance et sombré dans l’alcool et la drogue : ils n’avaient plus de repères, plus de place.

Michel Jean suit deux lignes narratives : l’une suit Virginie et Marie, deux jeunes Innues, qui au mois d’août 1936 sont brutalement arrachées à leurs familles encore nomades et conduites au pensionnat de Fort George situé sur une île de la province du Québec ; soixante-dix ans plus tard, une avocate montréalaise est à la recherche de trois Amérindiens qui ont droit à une indemnisation du gouvernement pour avoir vécu dans ce pensionnat.

Audrey Duval, l’avocate, parvient à localiser Marie, très vieille femme vivant désormais très loin de tout et très loin aussi de sa région d’origine. Elle décide d’aller la voir pour l’informer de ses droits et découvre une ivrogne recluse vivant dans la crasse, l’alcool et la solitude. Mais parce qu’elle ressemble à Virginie, Marie commence à lui parler de son enfance comme elle ne l’avait jamais fait.

Le lecteur découvre simultanément à travers l’autre récit les conditions de vie sordides réservées aux enfants et adolescents arrachés à leur famille. Ils sont brimés et humiliés car on cherche à extirper l’Indien en eux. Virginie, plus forte et fière, tente de protéger Marie, la « petite grosse » systématiquement moquée. Bientôt, elle s’attache à Thomas et l’amour naît entre ces deux adolescents. Ils vivent pourtant dans la crainte, car Thomas est régulièrement violé par l’un des curés qui tient Virginie pour une effrontée et entend lui faire payer son arrogance.

Grâce à ces deux histoires simultanées dont Marie est le lien, le lecteur mesure à quel point ces traumatismes ont choqué les populations autochtones au point de les empêcher de mener une vie normale ensuite, une fois adultes. Pour oublier les sévices, Marie se noie dans l’alcool et sera incapable bien sûr de s’assimiler.

Le vent en parle encore est un livre révoltant de bout en bout. Avec Audrey, on ne peut que s’interroger : « comment un peuple qui lutte contre l’assimilation a-t-il pu tenter d’en assimiler un autre ?« , de surcroit de façon aussi autoritaire et violente. Il a clairement une valeur documentaire : j’ai personnellement beaucoup appris et constaté suite à quelques recherches parallèles sur le net que l’auteur n’avait en rien exagéré les situations. Je trouve malheureusement son style un peu trop scolaire et regrette le manque d’ampleur et de consistance des personnages. On peut lire par exemple :

Au fond de la cave du grand bâtiment érigé au-dessus des galets, deux jeunes coeurs battent l’un contre l’autre dans l’obscurité.

C’est un peu mièvre, même si les épisodes de bonheur entre Virginie et Thomas sont les bienvenus dans cette histoire sinistre.

Une Commission Vérité et Réconciliation a été créée (comme en Afrique du Sud) et des excuses ont été adressées par le gouvernement canadien aux Amérindiens en 2008. Le rapport de la Commission qui entre autres retrace l’historique de ces pensionnats s’ouvre sur ces mots sans détours :

Pendant plus d’un siècle, les objectifs centraux de la politique autochtone du Canada étaient les suivants : éliminer les gouvernements autochtones, ignorer les droits des Autochtones, mettre fin aux traités conclus et, au moyen d’un processus d’assimilation, faire en sorte que les peuples autochtones cessent d’exister en tant qu’entités légales, sociales, culturelles, religieuses et raciales au Canada. L’établissement et le fonctionnement des pensionnats ont été un élément central de  cette politique, que l’on pourrait qualifier de « génocide culturel ».

Je ne sais comment ils l’ont pris. Je ne sais pas non plus quelles sont les relations des Canadiens et des Québécois en particulier avec « leurs » Indiens. Mais un tel roman a le mérite de nous faire découvrir un pan de l’Histoire méconnu. Il nous rappelle que les Américains des États-Unis n’ont pas été les seuls à maltraiter leurs autochtones et que ceux du Canada vivent encore aujourd’hui pour certains dans une grande misère sociale et culturelle.

 

Le vent en parle encore

Michel Jean
Libre Expression, 2013
ISBN : 978-2-7648-0861-0 – 237 pages





26 responses to “Le vent en parle encore de Michel Jean”

    1. Sandrine
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  1. keisha
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  2. athalie
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