
Pendant trois mois au début du siècle dernier, Marc Stéphane (1870-1944) a fait un séjour à l’Admission de l’hôpital Sainte-Anne. Autrement appelée « l’infirmerie spéciale du Dépôt« , ou la cité des fous. Elle recevait les hommes et les femmes envoyés par les commissariats de police parisiens avant d’être redirigés vers des hôpitaux psychiatriques du genre Bicêtre. Il y aurait été mené, dit Éric Dussert dans sa préface, par « quelque inconvenance sur la voie publique« . Il était écrivain déjà, et non des moindres : l’un des écrivains majeurs du XXe siècle, nous dit le même préfacier.
Sans doute l’oubli dans lequel Marc Stéphane est tombé est grave injustice. Heureusement, les éditions de L’Arbre vengeur nous permettent de le lire encore. En particulier ce texte qui donne un bel exemple de la verve de l’écrivain. Célinien avant la lettre, il rend compte de son séjour dans la cité des fous avec une gouaille qui donne vie à des personnages qui sans doute furent d’abord des personnes.
Avec humour, Marc Stéphane passe en revue persécutés, apathiques, gueulards, simples loufdingues ou fous furieux. Tous enfermés dans leurs manies, qui nous sont folie car souvent incompréhensibles. Lui semble comprendre, au moins, il regarde et écoute. Idem pour les infirmiers et le personnel soignant. Il dénonce leur brutalité tout en soulignant la difficulté de leur mission. Surveiller, torcher, nourrir, calmer, soigner des êtres qui n’ont parfois plus de raison et peuvent se montrer violents.
La cité des fous était sans doute un lieu sinistre de misère humaine. Pourtant, sous la plume de Marc Stéphane, ça n’est pas tant le sinistre qui domine que l’ironie et la bienveillance. Il sait d’expérience qu’il ne faut pas grand-chose pour se retrouver de l’autre côté de la barrière. Et sans doute, son tempérament anarchiste le pousse à l’indulgence envers les rebuts de la société. Il en a par contre après tous les pontes et dirigeants bedonnants, fonctionnaires avant tout.
Hé bien, le directeur de céans, comme tous les directeurs concevables de n’importe quelle administration française, est un simple budgetivore, un inutile convaincu, un parfait malin, enfin, qui a eu l’esprit de réunir de piquants dossiers sur les politiciens de sa génération, et l’habileté de s’en servir le jour propice, pour se procurer une excellente sinécure. Le directeur de Sainte-Anne habite un hôtel cossu que peuple un nombreux domestique gratuit, roule carrosse, palpe avec ponctualité d’appréciables appointements, villégiature quand vient l’été, et ne mange point, que je sache, à l’ordinaire des malades qu’il est censé administrer, et qu’il ignore…
Pour autant, il ne jette pas le bébé avec l’eau du bain. En bon disciple d’Hugo souligne la nécessaire éducation du peuple : « enseignez, instruisez, éduquez dès l’école – et vous n’aurez plus à sévir« . Son « panthéon des loufs mémorables » est aussi un réquisitoire contre une société qui condamne ceux qu’elle a engendrés et dont elle ne sait que faire.
Ce petit peuple, cher à bien des littérateurs du XIXe siècle, est ici envisagé d’un point de vue des plus autorisés puisque Marc Stéphane a franchi la frontière, non comme journaliste incognito soucieux de faire un scoop, mais bien dans sa chair. Peut-être est-ce la raison pour laquelle ses personnages s’expriment avec un réalisme qui peut aujourd’hui dérouter tant l’argot de l’époque est présent, en plus d’une constante oralité.
Que fait Soudrin, pendant ce temps ? Oh n’allez point croire qu’il s’amuse. Non, non, il a bien ses petits tracas, lui aussi. Il est affligé d’un louf singulier qui suffirait à lui faire perdre la boule, si l’amour n’avait accompli la besogne – et proprement, depuis belle lurette. Regardez le maboul. Il est là (la tête et les pognes enveloppées de linges sanglants) à répéter à satiété dans son plume qu’il est propriétaire, qu’il a 80 000 fr., et qu’il porte un bandage herniaire. Mais c’est un doux gâteux ! Croyez-vous ? Espérez un peu. Le voilà sur son séant. Attention au coup de trafalgar ! « Badoux ! tenez-vous tranquille, nom de Dieu !… » Frroût, le v’là parti ! « A moi, Badoux ! au secours de Jules Badoux ! » D’un bond de grenouille pléthorique, il a foncé sur la fenêtre, et la tête en guillotine dans le châssis d’une vitre crevée, il clame idiotement son appel d’halluciné alcoolique, vers les frères siamois de l’Admission, Bouvier et Pelletier, en train de s’engueuler philosophiquement…
Les cris, exclamations, récriminations, tout comme l’argot parisien sont les vivantes étincelles de ce coup de feu littéraire qu’est La cité des fous. Sous nos yeux ces gens qu’on enferme, pour les soigner dit-on mais aussi pour les éloigner, prennent vie et s’expriment. Ils rotent, chient et souffrent mais ils se livrent aussi. Ils sont authentiques et ils nous touchent.
La cité des fous. Souvenirs de Sainte-Anne
Marc Stéphane
L’Arbre vengeur, 2008 (première publication : 1905)
ISBN : 9-782916-1412-13 – 252 pages – 14 €
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