
Mon vrai nom est Elisabeth est un récit d’enquête familiale au coeur du silence et de la folie. C’est aussi la quête d’une femme qui se cherche en cherchant à savoir qui était celle dont personne ne parle et que tout le monde appelle Betsy. C’est un récit original dans sa forme et surtout infiniment triste et révoltant. Car il construit peu à peu le reflet parcellaire d’une femme trop libre, trop vivante, trop originale pour son époque.
Adèle Yon est une habituée de la recherche puisque thésarde. Intelligente donc, brillante même, mais sentant au fond d’elle une peur qui croît avec l’entrée dans l’âge adulte et une relation amoureuse difficile : celle d’être folle. Cette inquiétude repose sur l’internement de son arrière-grand-mère. Elle ne l’a pas connue mais sait qu’elle a été internée.
La jeune femme décide donc de questionner les membres de sa famille qui ont connu son arrière-grand-mère Betsy. Et d’abord, sa grand-mère à elle, la fille de Betsy. Elle ne sait rien de sa mère, dit-elle… Pourtant, elle révèle qu’elle a gardé des lettres, la correspondance de ses parents fiancés, sans jamais les lire.
Betsy, née en 1916, a eu dix frères et sœurs (dont un toujours vivant au moment de l’enquête) et six enfants, il y a donc beaucoup de monde à interroger. Pourtant, peu ont quelque chose à dire. Elle était folle, voilà tout, hystérique disent certains. Nous sommes dans la riche bourgeoisie catholique et très à cheval sur les conventions sociales, on préfère donc remiser les vieilles folles au placard. Au mieux, on se souvient que c’était, à la fin de sa vie et une fois sortie de l’asile, une vieille femme drôle. Pourtant Betsy n’a pas toujours été folle, si jamais elle l’a été, ses lettres de jeune fille en témoignent.
La première partie de Mon vrai nom est Elisabeth rend compte plus particulièrement des interrogatoires et interrogations d’Adèle Yon. La deuxième nous plonge dans le monde de la psychiatrie au début du 20e siècle. Dire que c’est effrayant est un euphémisme. On sait bien sûr que de nombreuses femmes ont été internées de force sous prétexte d’hystérie puis de schizophrénie. Nous sommes ici dans les années 1950 et la méthode la plus en vogue est la lobotomie. Vous frissonnez à cette évocation j’en suis sûre, et à juste raison. Je vous passe les conditions dans lesquelles elle est alors pratiquée dans les asiles, sans le moindre bloc opératoire. Il y a pire :
La question n’est pas : est-ce que la lobotomie guérit ? La question n’est pas non plus tout à fait : est-ce que les symptômes ont disparu ? La question est : est-ce que la lobotomie permet de limiter les préjudices que le comportement du malade porte à son entourage ? Ainsi, à la suite d’une lobotomie, une patiente est déclarée guérie en fonction de sa seule capacité à évoluer dans un milieu sans en troubler l’ordre.
Il ne s’agit donc pas de soigner, encore moins de comprendre ces femmes mais de les faire rentrer dans le cadre d’une société où seuls les hommes décident, où seuls les hommes désirent. Betsy a six enfants en sept ans. Après chaque accouchement, son état empire. On dit d’André son mari qu’il a de gros besoins. Betsy elle n’a que des devoirs, dont le devoir conjugal derrière lequel on devine un enfer. Pire même : André est très croyant, pas question pour lui d’aller voir ailleurs. Dans les lettres qu’il adresse à Betsy partie se reposer après son deuxième accouchement, il se dit impatient de la revoir, pourquoi tarde-t-elle tant ? Oui, pourquoi ? Deux de leurs enfants ont huit mois d’écart…
Si Adèle Yon esquisse peu à peu le portrait de son arrière-grand-mère absente des récits familiaux, elle redessine aussi ceux des hommes de la famille : André, le mari mais aussi Louis, le père de Betsy. Ce sont ces hommes, tout imbus du pouvoir que la société leur confère qui ont condamné Betsy à dix-sept ans d’enfermement de 1950 à 1967 à l’hôpital psychiatrique de Fleury-les-Aubrais. Eux, devenus de bons grands-pères, qui ont imposé le silence sur cette femme trop libre à leur goût.
Et ce silence est parvenu jusqu’à l’arrière-petite-fille en se transformant en peur. Peur d’une hérédité de la folie.
Maman a toujours vécu dans la terreur de reproduire cette histoire. Et ça n’a pas raté. C’est-à-dire que Violette, ma sœur, est quand même morte jeune de problèmes psychologiques. Tu te rends compte de cette malédiction ? La peur est très mauvaise conseillère. S’il y a bien un truc qu’il faut traiter, chez une femme, c’est la peur. C’est vraiment quelque chose de grave, la peur, si on n’arrive pas à en sortir. Ça t’emmène dans des histoires terribles. Ma mère, cette peur, elle nous l’a transmise.
Adèle Yon a fait de cette enquête le sujet de sa thèse en sciences humaines. Elle la restitue en rapportant des conversations, des comptes-rendus médicaux, de la correspondance, des documents d’archives, la synthèse de ses recherches sur la psychiatrie ainsi que ses propres interrogations. Tout fonctionne et permet au lecteur de reconstituer comme elle la vie de cette femme enfermée de force qui rappelle Camille Claudel. En dernière partie, elle en propose une sorte de synthèse, une vie possible d’Elisabeth, cette femme de chair et de vie devenue Betsy, la folle de la famille.
Mon vrai nom est Elisabeth
Adèle Yon
Éditions du Sous-Sol, 2025
ISBN : 978-2-364-68957-2 – 392 pages – 22 €
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