Il me faut te dire d'Arlette Farge

On peut ne pas avoir fait d’études d’histoire et connaître Arlette Farge. A travers ses écrits d’historienne bien sûr, mais aussi grâce à l’irremplaçable émission La Fabrique de l’Histoire . Elle y participe régulièrement, le premier vendredi de chaque mois, pour commenter l’actualité des fictions d’Histoire. Qui a entendu sa voix douce et hésitante a sans doute repeint en beaucoup plus nuancé l’image qu’il se fait de l’historien.

Dans Il me faut te dire, on découvre une Arlette Farge épistolière. Elle cultive en effet le plaisir disparu d’écrire des lettres à ses amis, sa famille. A son amie Françoise, elle exprime le regret de ne pas recevoir une « vraie » lettre d’elle, mais un mail. Avant l’ère numérique, le vivant s’inscrivait dans la calligraphie, l’être humain était tout entier dans l’acte d’écrire. Celle qui passe tant de temps à déchiffrer les écritures dans les archives regrette les émotions transcrites sur le papier.

On retrouve l’Arlette Farge de « La Fabrique de l’Histoire » quand elle parle avec émotion, allant et générosité de Rosetta des frères Dardenne et de Mia Madre de Nanni Moretti. Elle exprime dans sa lettre à Lucie toute l’importance du cinéma dans sa vie et dans son métier d’historienne.

Je te disais l’autre jour combien l’émotion est acte d’intelligence

Elle se doit à l’évidence de réagir après le séminaire d’un collègue affirmant que « la délibération publique, le politique se doivent de rejeter l’émotion pour que se construise une norme de la rationalité afin qu’une nation soit en ordre« . Car il n’est pas d’intelligence ni de pensée sans émotions pour Arlette Farge : elles définissent l’humain. Et à qui pense Histoire = poussière, archives, ordre et passé, elle répond traces de vie, souvenirs et humanité.

Ainsi écrit-elle une lettre à Barnabé, inconnu des archives, pauvre « marchand des rues » qui s’oppose à un sergent recruteur qui cherche à enivrer son ami pour le forcer à s’enrôler. Elle s’empare de la vie à peine esquissée de pauvres gens dont la route a croisé celle de la Justice et ainsi laissé une trace dans les archives. A travers quelques actes administratifs, il semble qu’Arlette Farge les ait rencontrés et nous tend ces portraits, forcément empathiques.

Elle raconte ses rêves à ses correspondants mais aussi de simples instants fugitifs, un paysage, une rencontre. Elle savoure la vie, y compris dans ce qu’elle a de plus quotidien et de plus banal. Quelle joie de voir les couleurs, d’être entourée d’objets chargés de sens et de souvenirs.

C’est à l’évidence un bonheur d’être l’un des correspondants d’Arlette Farge. N’est-ce pas en effet une faveur rare que de recevoir aujourd’hui une lettre manuscrite commençant par ces mots :

As-tu souvenance de ce bel été d’il y a cinq ans où le ciel d’ambre laissait mourir la lune ?

Il me faut te dire dévoile l’intime sans impudeur. On perçoit la sincérité d’une femme qui dit beaucoup d’elle dans ces courts textes, car la sincérité n’est pas faiblesse. Le seul regret à l’issue de cette belle lecture est de savoir que ces lettres sont fictives. Mais on se plaît à imaginer qu’elle en écrit de tout aussi délicates et éloquentes qu’elle adresse pour de bon à ses proches et amis, heureux élus.

La vie, pour moi, est un chemin empli d’êtres humains, de passions, de désirs d’accomplir des choses nécessaires pour l’humanité.

 

Il me faut te dire

Arlette Farge
Le Sonneur, 2017
ISBN : 978-2-37385-047-5 – 78 pages – 10 €





17 réponses à « Il me faut te dire d’Arlette Farge »

  1. keisha
    1. Sandrine
    1. Sandrine
    1. Sandrine
    1. Sandrine
    1. Sandrine
    1. Sandrine
    1. Sandrine
  2. Pelatan François
    1. Sandrine

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