Faut-il manger les animaux ? de Jonathan Safran Foer

Faut-il manger les animaux ? est un livre qui fait peur. Parce que chacun sait, avant même de l’ouvrir, que la réponse apportée par Jonathan Safran Foer sera négative. Ce livre donne mauvaise conscience. Pourtant, il ne défend pas le végétarisme en soi, encore moins le véganisme comme idéal de vie. Il est une charge contre l’élevage industriel. Ce qui signifie en clair que ce texte n’est pas une rêverie sur les liens doux et affectueux entre l’homme et les animaux, une réflexion sur l’égalité entre espèces vivantes, une condamnation de l’hégémonie humaine et de l’anthropocentrisme actuel.

Ce livre dénonce les pratiques de l’élevage industriel. Il ne peut que conduire tout un chacun à ne plus manger la viande qui en est issue. C’est-à-dire quasi toute la viande produite aujourd’hui dans nos pays modernes.

J’ai le choix pour cet article de l’illustrer ou non de photos absolument insupportables. Je choisis de ne pas le faire car j’en appelle à votre intelligence plus qu’à vos émotions, même si le dégoût, la colère et la compassion sont ici les moteurs premiers de la démarche intellectuelle.

Plus personne ne peut dire qu’il ignore les tortures endurées par les animaux d’élevage. Mais pourquoi la très grande majorité des gens choisit de les ignorer, de faire comme si elles n’existaient pas, c’est ce qui est difficilement compréhensible. Malheureusement,

Personne ne peut nier sérieusement et longtemps que les hommes font tout ce qu’ils peuvent pour dissimuler ou pour se dissimuler cette cruauté, pour organiser à l’échelle mondiale l’oubli ou la méconnaissance de cette violence.

Personne n’est d’accord pour qu’une vache soit écorchée vivante, pour qu’une truie écrase ses propres petits faute de place, pour qu’une poule ne voie jamais la lumière du jour. Mais pourquoi manger cette vache, cette truie et cette poule ne pose de problème à quasiment personne ?

Parce que la viande, c’est bon et qu’on a envie d’en manger.

Donc, pour assouvir une envie individuelle, un plaisir personnel et un besoin non indispensable, chacun, en conscience puisqu’il sait ce qu’on fait subir aux animaux, est prêt à oublier ce qu’était son steak ou son escalope avant d’atterrir dans son assiette : un être vivant et donc sensible. Parfois même un être intelligent (le cochon), et bien plus intelligent qu’on le croit. Lire ce que Frank Reese, éleveur de dindes, déclare à propos de ses animaux est juste bouleversant. Il ne donne pourtant pas dans la sensiblerie, c’est un éleveur et ses dindes meurent pour être mangées, mais il est attentif et humain.

C’est très étonnant d’écouter une maman dinde. Elle a une incroyable gamme vocale pour s’adresser à ses petits. Et les petits comprennent. Elle peut les appeler pour qu’ils viennent se blottir sous ses ailes, ou bien leur dire de se rendre de tel endroit à tel autre. Les dindes ont conscience de ce qui se passe et elles sont capables de communiquer – dans leur monde à elles, dans leur langage à elles. Je n’essaie pas de leur attribuer des caractéristiques humaines, parce que ce ne sont pas des humains, ce sont des dindes. Je vous dis simplement ce qu’elles sont.

Manger de la viande aujourd’hui c’est cautionner les souffrances infligées aux animaux. A chaque fois que vous achetez de la viande dans un supermarché ou manger dans un fast-food vous êtes responsable de la violence infligée aux animaux. Alors vous préférez ne pas y penser. Oublier consciemment qu’on est responsable rencontre efficacement la volonté de l’élevage industriel de cacher ses pratiques. Aucun de ceux qui mangent de la viande industrielle n’a envie d’aller visiter un abattoir. Pourquoi ? Et ça tombe bien, ça n’est pas possible. Pourquoi ?

Jonathan Safran Foer a enquêté pendant plusieurs années. Il a rencontré des éleveurs qui se souciaient du bien-être de leurs animaux, et même de la façon dont ils étaient tués. Il a rencontré des végétaliens qui aidaient à construire des abattoirs. Toute sorte de gens scandalisés par la façon dont nous cautionnons la barbarie et qui ont décidé d’agir.


Voir ma bibliographie (non exhaustive) sur la condition animale et les droits des animaux


Agir contre cette souffrance injustifiée ne signifie pas monter des commandos pour libérer les animaux d’élevages industriels. Parce que ces animaux seraient incapables de vivre à l’état naturel. Ce sont des animaux génétiquement modifiés qui n’ont plus rien à voir avec la nature de leurs ancêtres.

Entre 1935 et 1995, le poids moyen des poulets de chair a augmenté de 65%, tandis que la durée de leur croissance maximale chutait de 60% et leurs besoins en nourriture de 57%. Pour se faire une idée du caractère radical de ce changement, il faut imaginer des enfants atteignant 150 kilos à l’âge de dix ans tout en ne mangeant que des barres de céréales et des gélules de compléments vitaminés.

La plupart des dindes et des poules ne peuvent pas se tenir debout. Les mammifères sont incapables de se reproduire. De plus, ce sont des animaux en mauvaise santé car bourrés de médicaments sans être malades.

Les animaux d’élevage ne sont pas en bonne santé car

L’élevage industriel n’est pas là pour nourrir les gens, il est là pour faire de l’argent.

Vous mangez, pour le plaisir de quelques minutes, des animaux qui ont souffert toute leur vie et qui de plus sont en mauvaise santé. Manger cette viande aujourd’hui ne contribue pas à manger sainement ni même tout simplement à être en bonne santé.

Agir contre cette souffrance injustifiée peut passer par un choix pointilleux de l’approvisionnement. Jonathan Safran Foer a été un « omnivore sélectif« , ne mangeant que de la viande issue d’élevages traditionnels ou familiaux. Cette saine démarche n’est envisageable que pour quelques individus à petite échelle. Et généralement, elle réduit considérablement la consommation de viande. Mais qui sait d’où vient la viande achetée chez le boucher local ? Car le petit éleveur n’a pas le droit d’abattre lui-même ses animaux : quelles sont les pratiques de l’abattoir qui s’en charge pour lui ?

Être un « omnivore sélectif » n’est pas possible en société, comme l’explique très bien Jonathan Safran Foer. Vous pouvez chez vous choisir de ne manger que deux fois par semaine de la viande achetée chez un producteur bio local. Mais quand vous êtes invité chez des amis, vous ne pouvez pas leur demander de ne cuisiner que ce type de viande. Pareil pour la restauration collective ou dans un restaurant. Par contre, partout vous pouvez demander un plat végétarien.

Se déclarer végétarien en société suscite toujours une réaction qu’elle soit hostile, favorable ou simplement curieuse. Ce n’est aujourd’hui pas anodin de refuser la consommation de masse (je le sais très bien dans un tout autre domaine : je n’ai pas de téléphone portable). Dans le meilleur des cas, quelques remarques ou questions fuseront et obligeront chacun à s’interroger. C’est un début.

J’ai plusieurs fois entendu des gens me dire : « s’il fallait commencer à réfléchir à ce qu’on mange… ». Ce à quoi je réponds que « commencer à réfléchir  » n’est jamais un mal. Oui car le consommateur qui commence à réfléchir est la hantise de l’industrie alimentaire, des publicitaires et autres menteurs du marketing et de l’argent. Pourtant, commencer à réfléchir est le premier pas vers l’ouverture d’esprit qui, comme chacun sait, n’engendre pas de fracture du cerveau.

 

Faut-il manger les animaux ?

Jonathan Safran Foer traduit de l’anglais par Gilles Berton et Raymond Clarinard
L’Olivier, 2010
ISBN : 9782879297095 – 368 pages – 22,30 €

Eating Animals, parution aux États-Unis : 2009





21 responses to “Faut-il manger les animaux ? de Jonathan Safran Foer”

  1. keisha
    1. Sandrine
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