
Les animaux dénaturés s’ouvre sur une « scène de crime » avec la journée du docteur Figgins qui commence mal. Voilà qu’un excentrique le réveille à l’aube pour constater le décès d’un bébé singe qu’il affirme être son fils ! Douglas Templemore est affirmatif : ce nouveau-né est issu d’une femelle Paranthropus erectus artificiellement inséminée par son sperme. Son fils donc. En conséquence, il souhaite que Figgins constate le décès par injection de strychnine. Et qu’il appelle la police afin qu’on l’inculpe de meurtre. Pas de doute pour Figgins, ce journaliste Templemore est un original car le nouveau-né en question n’est qu’un singe…
Vercors se livre ensuite à un flash-back : comment en est-on arrivé là ?
Par amour ou par dépit amoureux, le jeune journaliste a décidé de partir en Nouvelle Guinée avec les Greame, couple d’anthropologues atypiques. Le géologue allemand Kreps y a découvert quelques temps auparavant mâchoire et mandibules. Il ne manque que le squelette qui va avec pour reconstituer, peut-être, le fameux chaînon manquant, le lien entre le singe et l’homme. Sur place, l’équipe trouve bien mieux qu’un squelette, un groupe entier de créatures entre singes et hommes qu’elle baptise « tropis ». Ils se révèlent capables de tailler des pierres, de faire du feu, d’enterrer leurs morts et de communiquer entre eux à l’aide de cris articulés. Mieux que le chaînon manquant, se disent les scientifiques : le chaînon manquant vivant !
Un affreux entrepreneur vient à apprendre que sur ses terres vit cette potentielle main d’oeuvre inoccupée. Il décide de revendiquer ces singes pour siens et de les mettre au travail. Pour sauver les tropis de cet esclavage il va falloir démontrer qu’ils sont des êtres humains et non des animaux exploitables. Mais la nature même des tropis divise la communauté scientifique et religieuse et bien au-delà. Et voilà qu’on se rend compte qu’il n’existe pas de définition de l’Homme qui pourrait trancher le dilemme ! On a bien une déclaration des droits de l’Homme, mais de quoi s’agit-il exactement…
Douglas décide donc de tuer un de ses rejetons né de l’insémination d’une tropiette. Il plaide coupable d’avoir tué un être humain pour qu’ainsi on reconnaisse leur nature humaine. S’il est innocent et acquitté car il n’a tué qu’un animal, il échoue et les tropis seront esclavagisés.
Les animaux dénaturés est un très bon roman qui donne à réfléchir sur la nature humaine. Vercors réalise l’exploit d’écrire un roman ontologique drôle. Car Les animaux dénaturés fonctionne comme un conte à la manière voltairienne, léger en apparence et souvent humoristique. Mais il pose des questions essentielles sur la supériorité de l’homme dans la nature, le racisme, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la notion de civilisation et de société. Le cadre procédural conduit inévitablement à une comparaison avec La controverse de Valladolid.
Il est aussi intéressant en matière de préhistoire, et c’était le point de départ de ma lecture. Dans les années 50, on n’en est encore qu’aux prémisses des découvertes archéologiques en matière de paléoanthropologie. Mais les bases de la société ont déjà été largement ébranlées depuis un siècle. On a découvert le pithécanthrope, l’australopithèque, l’Homme de Pékin et de nombreuses grottes. Depuis vingt ans, la préhistoire possède une chaire au Collège de France, tenue par l’abbé Breuil. La science est certes aux commandes mais peut parfois se laisser déborder comme avec l’affaire de l’homme de Piltdown qui a certainement inspiré Vercors pour une partie de son roman. On constate cependant que s’il est encore question à l’époque de chaînon manquant il est déjà certain que l’homme ne descend pas du singe et que l’évolution tient du buisson et non de la ligne directe.
Donc, voici ce qu’il faut savoir : à l’origine des hommes et des singes, on le sait désormais de façon à peu près sûre, il y a une souche unique. Celle-ci a « buissonné » (c’est l’expression technique), c’est-à-dire qu’elle a subi, selon les contraintes diverses des conditions environnementales, des formes variées d’évolution, qui ont donné naissance à des rameaux divergents. Au bout de ces rameaux se trouvent actuellement, d’une part toutes les familles de singes, d’autre part toutes les races d’hommes. Ainsi l’homme ne descend pas du singe, mais le singe et l’homme descendent, chacun de son côté, de la même souche originelle.
La supposition farfelue de Vercors prend sens dans un cadre d’agitation scientifique et intellectuelle autour de l’homme préhistorique. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, elle se double d’une interrogation profonde sur la hiérarchie des races. La farce n’est donc que prétexte. Une seule chose cloche à mes yeux : on s’interroge sur la nature humaine ou pas des tropis pour dans un premier temps savoir si Doug Templemore est coupable de meurtre. Or, le tropiot qu’il a tué n’est pas semblable aux autres puisqu’il est son fils : il est donc forcément au moins à moitié humain, mais personne ne fait état de cette évidence durant le procès (il aurait été réglé trop vite et les questions auraient trouvé immédiatement réponses).
Malgré un humour qui a parfois mal vieilli (ambiance « Au théâtre ce soir »…), cette oeuvre de Vercors se révèle très intéressante. Tant du point de vue philosophique (« comment définir l’être humain ? ») qu’historiographique (« que savait-on de la préhistoire au début des années 50 ? »). La fable confirme son efficacité quand il s’agit de proposer au plus grand nombre une réflexion profonde.
Vercors sur Tête de lecture
Les animaux dénaturés
Vercors
Le Livre de Poche, 2017 (première publication : 1952)
ISBN : 978-2-253-01023-4 – 278 pages – 4,90 €
Laisser un commentaire