
En 1928 Joseph Kessel, auteur déjà reconnu et héros de la Première Guerre mondiale, publie en feuilleton dans Gringoire ce roman pour le moins sulfureux. Les critiques pleuvent à tel point que l’année suivante, lors de la parution en volume de Belle de Jour chez Gallimard, il fait précéder son texte d’une préface expliquant sa démarche. Ce qu’il souhaite c’est « montrer le divorce terrible entre le cœur et la chair, entre un vrai, immense et tendre amour et l’exigence implacable des sens. Ce conflit, à quelques rares exceptions près, chaque homme, chaque femme qui aime longtemps, le porte en soi ».
Séverine et Pierre Sérizy forment un couple en apparence parfait : ils sont jeunes, riches et beaux. Et surtout, ils s’aiment. L’amour de ce chirurgien pour son aimante épouse ne connaît qu’une ombre : il ne parvient pas à la faire jouir. Mais elle ne semble pas s’en plaindre.
Une accumulation de petits événements vient troubler cet accommodement. Séverine tombe malade et demeure quelques temps dans un état fébrile. Elle se sent observée par un ami de son mari, Husson, qui la révulse. Elle apprend alors qu’une femme de ses relations, en apparence bonne épouse, fréquente une maison de rendez-vous. Cette découverte la trouble beaucoup. Au point de se rendre chez Mme Anaïs, maison de passe des beaux quartiers parisiens. Elle est engagée sur-le-champs. Et c’est là qu’elle va découvrir ce plaisir physique que son aimable mari ne peut lui procurer.
Un homme, un autre, encore un : plus c’est avilissant, voire violent et mieux c’est. Et Séverine n’a de cesse de retourner chez Mme Anaïs afin d’être encore Belle de Jour, car elle aime le sexe. Mais elle n’en aime pas moins son mari et s’en veut énormément. Tiraillée entre la chair et l’amour, elle s’égare. Elle trouve réconfort en la personne de Marcel, un gars du milieu qui s’amourache d’elle. L’affaire va très mal tourner, le Marcel, autoritaire et sanguin, ne supportant pas de ne pas entièrement posséder sa Belle de Jour.
Le sujet est pour le moins osé pour les années 20. Séverine n’est pas du tout à l’image de la bonne épouse bourgeoise qu’elle est censée représenter. Elle a des désirs et des fantasmes peu traditionnels, elle les assouvit et trompe tout le monde. Peut-être pour satisfaire à la morale, Joseph Kessel lui octroie deux circonstances atténuantes. Elle a été violée enfant par un plombier et elle a extrêmement mauvaise conscience à tromper son mari. Ces deux raisons tenteraient d’expliquer, voire d’excuser (si besoin…) l’attitude de cette femme. Si elle n’est pas comme les autres, c’est qu’elle est perturbée et elle a quand même la conscience coupable.
Malgré ces « précautions », qu’un homme écrive en 1928 un roman aussi explicite sur la sexualité féminine n’est pas banal. Le roman a choqué, on l’a taxé de pornographie (bien qu’il ne contienne aucune scène de sexe explicite). Pour beaucoup de critiques littéraires, tous des hommes bien sûr, Séverine est une folle, une hystérique absolument pas représentative du genre féminin. On lira avec intérêt quelques recensions en tapant « Belle de Jour » dans Retronews, le site de presse de la Bibliothèque Nationale de France.
Un critique qui a apprécié et le texte et le thème par exemple, émet quand même l’hypothèse que Séverine doit avoir des origines plébéiennes que Kessel ne révèle pas :
Séverine est une jeune femme du monde aimée de son mari, qui paraît tout à fait normale, et qui l’est, selon moi, mais chez qui, toujours selon moi, doit jouer une hérédité plébéienne. (Supposez qu’un père ou grand-père, par un jeu adultérin quelconque, soit, comme on dit, un robuste prolétaire). Bien.
Pierre Dominique, Paris Soir, 20 février 1929
Parce que quand même, chez une authentique femme du monde, une femme qui ne serait en rien issue du peuple, impossible de trouver de tels penchants…
Joseph Kessel lui ne donne pas dans la psychologie ni même dans la psychanalyse ambiante. Il reste très factuel, presque froid dans ses descriptions. Habile distance masculine, pour un auteur qui se fait plus observateur qu’interprète. Alors que le XIXe siècle a été celui de l’expression du mal être intime, de l’inassouvissement, quelle voix féminine s’est élevée ? A ma connaissance, bien peu de femmes ont exprimé leurs désirs et frustrations. Encore moins quand il s’agit de pratiques inhabituelles.
Je ne sais ce qui a motivé Kessel à leur en donner une. Mais de fait même si c’est parfois maladroit, c’est contextuellement très courageux. Une lecture pessimiste de ce roman pousserait à penser qu’il n’y a là aucune revendication féministe mais au contraire une critique de la dépravation. En effet, le roman se termine mal pour Pierre le mari naïvement amoureux, qui a tout donné à son épouse adorée. C’est lui la victime, lui l’innocent sacrifié sur l’autel de la débauche féminine.
Quel que soit le point de vue de Kessel à l’époque, voilà que s’écroulent l’hypocrite pureté de l’épouse et le romantisme angélique. Si la femme était ou pute ou épouse, la voilà devenue pute ET épouse. De quoi déconcerter le mâle, si désemparé face à la complexité du désir féminin. Et ce n’est pas Belle de Jour qui le simplifiera puisque le plaisir y semble incompatible avec le sentiment amoureux.
Joseph Kessel sur Tête de lecture
Belle de Jour
Joseph Kessel
Gallimard, 1929
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