Partager la publication « Le Journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau »

Il n’est jamais trop tard pour bien faire, parait-il. Je découvre donc enfin Octave Mirbeau et avec quel plaisir ! On ne sait pas assez quel bonheur constitue la lecture du Journal d’une femme de chambre. Le titre n’est certes pas très rock’n’roll mais il suffit d’entendre la voix de Célestine pour ne plus vouloir la quitter. Et pour ma part, je l’ai vraiment entendue puisque je n’ai pas lu ce livre, je l’ai écouté grâce au site Littérature audio.
Le Journal d’une femme de chambre a tout du roman picaresque. Le récit principal est celui de Célestine, chambrière qui tient son journal alors qu’elle arrive chez un nouvel employeur, en Normandie. Elle raconte son quotidien et parfois ses postes précédents à Paris et en province. Elle va donc de patron en patron et raconte les dessous de la bonne bourgeoisie française. Ça n’est pas beau à voir.
Ah! dans les cabinets de toilette, comme les masques tombent !… Comme s’effritent et se lézardent les façades les plus orgueilleuses !…
Sans la moindre retenue, elle décrit l’égoïsme, les compromissions, les mensonges qui permettent aux bons bourgeois d’avoir l’air de ce qu’ils ne sont pas : des personnes respectables. Et elle voit tout, des culottes sales aux draps tachés. Elle rapporte tout dans son journal, y compris l’antisémitisme ambiant lié à l’affaire Dreyfus (qu’elle ne dénonce d’ailleurs pas).
Ah ! ceux qui ne perçoivent, des êtres humains, que l’apparence et que, seules, les formes extérieures éblouissent, ne peuvent pas se douter de ce que le beau monde, de ce que la haute société est sale et pourrie.
En donnant la parole à une femme de chambre, Octave Mirbeau permet aux lecteurs de découvrir le monde de la domesticité que la bonne société traite moins bien que les animaux. Ignorés, déconsidérés, maltraités, les domestiques forment une sous-classe exploitée. Pourtant, ces domestiques aspirent à s’élever eux aussi et à avoir des domestiques à leur tour, comme le fera Célestine.
Le Journal d’une femme de chambre aurait donc pu être un roman des plus glauques, à la Zola, mais il n’en est rien. Au contraire, grâce à Célestine, le ton est jubilatoire, toujours très drôle. Car l’oeil acéré de Célestine est implacable et son humour décapant. Mais surtout, c’est une frivole qui aime la vie. C’est une femme libérée avant l’heure et sans retenue. Elle aime les hommes et le sexe et ne s’en cache pas. Elle n’est pas de celles qu’on détrousse dans les coins contre sa volonté, non. Célestine prend plaisir à séduire les hommes qui lui plaisent, et il y en a beaucoup, du patron au valet de ferme.
De fait, le personnage est doublement subversif. Pour l’époque, qu’une femme affiche ouvertement son goût pour le sexe n’est pas chose banale. Aujourd’hui, le féminisme faux-cul ambiant trouverait certainement à redire dans cette femme qui n’hésite pas à donner son corps à ses patrons pour obtenir des avantages.
Dernier point positif de Célestine : ce n’est pas un personnage modèle. On voudrait bien l’aimer puisqu’elle est la victime et celle qui dénonce mais elle n’est elle-même pas dénuée de compromission. Célestine est menteuse, voleuse et vaguement antisémite (en tout cas, les antisémites ne la dégouttent pas). Elle tombe sans état d’âme amoureuse d’un sadique, peut-être bien violeur et meurtrier d’enfant. Elle fait souvent preuve d’égoïsme et n’aspire qu’à devenir une bonne bourgeoise elle aussi.
Ce Journal d’une femme de chambre est donc à lire absolument, mais plus encore à écouter. Victoria du site litteratureaudio, lui donne voix et lui confère un dynamisme et une vitalité réjouissante. Ils m’ont permis d’effectuer des travaux désagréables presque dans la joie et la bonne humeur. Prenez donc un peu de Mirbeau à la sauce Victoria et tout ira mieux !
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Journal d’une femme de chambre
Octave Mirbeau, 1900 (pour l’édition en volume)
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